Fafouette : trente-sixième - Le Carte-postalisme
Comme je vous en souvent fais part, mes chers élèves, je suis positivement consterné par la misère artistique de notre début de siècle. Littérature, peinture : un seul mot définit clairement ce qui s’y passe, « rien » ; le calme plat, vous dis-je ; une affreuse bouillie amorphe d’individualités narcissiques sans conscience de rien du tout qui s’amoncellent joyeusement en une ratatouille sans sel, voilà ce que c’est que l’Art, de nos jours. Alors, si aucun groupe de poètes (en existent-ils encore ?), de peintres, de sculpteurs, d’écrivains, d’architectes ou même de philosophes ne se sont encore formés en proclamant résolument la naissance d’une nouvelle théorie de la beauté et d’un nouveau style unitaire, (comme l’ont fait en leur temps les naturalistes, les parnassiens ou les surréalistes pour ne citer qu’eux), il nous faut voir l’émergence spontanée de mouvements de fond, qui se forment d’eux-mêmes, sans avoir forcément conscience de leur propre existence. Dès lors, ce sera à un observateur attentif de l’actualité artistique de pointer l’existence de ce mouvement qui s’ignore, en lui donnant par la magie d’un néologisme, un nom, une conscience, une reconnaissance, en un mot : une vie. C’est ce qu’ont fait en leur temps Louis Leroy pour l’impressionnisme, ou Louis Vauxcelles pour le fauvisme, et c’est ce que j’ai fait dans le mien avec le Merdisme, qui désigne nommément ce que nous nommons pudiquement, l’art « contemporain ». Or voici que je viens de découvrir un autre mouvement artistique qui s’ignore. Celui-là est très vieux ; peut-être centenaire. Il est là, comme une lame de fond roulant dans l’ombre obséquieuse des méandres de la création artistique, attendant d’entrer dans la lumière, avec un nom, une conscience de soi, et une reconnaissance. Il s’agit de ce que j’ai appelé (attention… le moment est historique), le « Carte-Postalisme ».
Non pas qu’il s’agisse de ces images que l’on envoie aux copains pendant le mois d’Août ! Rien à voir. Il s’agit de ces tableaux dégoulinant de bons sentiments, emprunt d’une candeur si désespérante qu’elle vous donnerait presque envie de pleurer. A l’inverse des merdistes, qui bien que n’ayant pas conscience d’appartenir au même mouvement artistique, font tous de la merde pour le plaisir de faire de la merde, les carte-postalistes sont plein de bonne volonté. Vraiment, sincèrement ; c’est d’ailleurs le plus grave. Ils ont envie de faire de beaux tableaux. Des jolies toiles, mignonnes au possible. Obsédés par les lieux communs, les carte-postalistes refont toujours à peu près la même toile. Une sorte d’image d’Épinal sans souffle, guillerette, folklorique. Leur thème favori est incontestablement celui-ci : au premier plan, une rivière, bien bleue, qui s’avance, très loin. Sur ses bords, une forêt, un peu sombre, mais bien mignonne, avec si possible un lapin et un écureuil de chaque côté. Bien sûr, quelque part : une petite chaumière à l’extérieur de laquelle une paysanne épanouie tricote des chaussettes pour son bûcheron de mari, justement en train de couper du bas, à droite, de la toile. Au second plan, la forêt se continue. Il surgit, à gauche, un petit village, dont nous distinguons faiblement les tuiles rouges, et bien sûr l’éternel clocher, coiffé de ce si célèbre coq gaulois. Et puis bien sûr, au troisième plan, un belle et haute montagne, seule, enneigée, crevant le seul bleu azur dan lequel apparaît au loin une joviale nuée d’oiseaux, annonçant gaiement l’arrivée du printemps. Prototype de l’ouvre carte-postalique, ce tableau est aussi à rapprocher des éternels couchés de soleils sur l’océan, des vaches broutants dans un pré, des chevaux galopants sur une plage, de la ferme de mère-grand et de pépé; d’où ressort cette unité stylistique remarquable : la naïveté d’un peintre du dimanche malheureusement pugnace. Ce sera tout pour aujourd’hui.