Rachmaninov !

Publié le par Jovialovitch


 

     Quand il s'étendit sur son lit et se plaça sous ses couvertures, qu'enfin il activa son radio-réveil, qu'il éteignit sa lumière et qu'il ferma ses yeux, Aïdigalayou ne se souciait pas du lendemain et de ce qui pouvait s'y passer, il n'avait que faire du futur et de l'angoisse qu'il aurait dut lui inspirer, il s'en contrefichait, parfaitement ; aussi, la seule chose qui l'intéressât pour l'heure était de dormir et d'assouvir la fatigue intolérable qui l'avait depuis trop longtemps saisi et courbatu alors qu'il se remémorait brièvement sa journée désormais achevée, avec en plus une évidente satisfaction qui fit qu'il se laissa partir avec l'esquisse d'un sourire paisible. Or à cet instant, sans qu'il ne le sache, se préparait dans l'ombre du plus grand secret, là-bas dans les catacombes enfouies et complexes où se manigance vicieusement le hasard désintéressé, la chose à laquelle Aïdigalayou ne songeait pour rien au monde lui qui rêvait, irresponsable, à une promenade en voiture qu'il faisait avec je ne sais quel présentateur radiophonique dont il habitait pour un temps la splendide villa, et pour laquelle il s'était vu fasciné par un angle de mur, aigu, qui coïncidait avec un superbe eucalyptus planté à son extrémité et qui semblait avoir été la cause de la disposition baroque de cette façade angulaire. La surprise extrême qu'allait subir Aïdigalayou allait le déconcerté avec une telle fluxion, qu'il se vit par la suite refuser de s'endormir sans avoir envisager la crainte du lendemain, les tourments que lui réservait le futur discourtois, discourtois et malappris.

     Ainsi sur les plumes généreuses qui formaient le coussin si confortable, si agréable, si sensuel d'Aïdigalayou qui pouvait bien aisément, de par ce fait, se passer de présence féminine, celui-ci qui sursautait toujours lorsque son réveil égrillard l'appelait avec quelque hostilité, fut paralysé quand résonna à sa conscience encore voilée, Rachmaninov ! Le concerto n°2 qui débutait à peine à l'heure précise où Aïdigalayou avait planifié son réveil rédhibitoire ; à la minute prêt, à la seconde prêt ronronnait avec effroi les résonances tempétueuses et dramatiques du deuxième concerto, qui eurent pour conséquences de transporter Aïdigalayou d'un songe à un autre, d'un agréable et absurde, à un obscur et dépressif où pointaient néanmoins d'efflorescentes touches lumineuses. Dans cette rotondité musicale où la tonalité du bonheur pénétrait Aïdigalayou transporté, stupéfié, engourdi, le retour à la réalité se fit sur de libidineux et extatiques nuages ouatés aux parfums voltant de volutes diffuses s'extrayant par exhalaisons d'une fontaine sculptée d'où émanaient les fumerolles suffocantes d'une eau bouillonnante sous les neiges scintillantes d'une lune suspendue aux chênes qui l'entouraient silencieusement. C'est alors qu'Aïdigalyou retrouva sa lucidité et par la même constata l'étendu de son malheur, ou plutôt du malheur qu'il venait d'éviter de justesse avec il faut bien le dire une chance inouïe ; il en avait pris pleinement conscience et d'ailleurs du longtemps reprendre son souffle entrecoupé, d'une part par la catastrophe évitée, d'autre part, de s'en être sorti sain et sauf. Le bonheur que nous nous voyons éprouver nous fait souvent prendre conscience du malheur éviter, en d'autres termes, de notre bonne fortune. Aïdigalayou y repensait, y repensait encore, soulageait son esprit mais n'en demeurait pas pénétré des plus angoissantes pensées ; « Si c'avait été du Wagner ! Si c'a avait été du Wagner ! »

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Publié dans Nouvelles enivrées

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