Les Confessions de G...

« Je fus placé à mi-distance de la vulgarité et de la grâce »
Oui j'ai été sublime, oui je me suis cultivé et j'ai acquis la plus vaste érudition, oui j'ai appris et vénéré la sagesse, je m'en suis toujours tenu là lorsque ma vie était celle d'un solitaire, c'est à dire, la journée, mais lorsque ma vie n'était plus celle-là, la nuit, je n'ai été qu'un gros lamentable et vulgaire amas graisseux qui exhibe son physique disgracieux et sa médiocrité obscène avec un fierté d'autant plus abjecte, je n'ai été, en ces moments-là qu'un butor difforme qui s'abreuve comme un cerbère jusqu'au bout de la nuit. Et pourtant.
La journée j'étais Chateaubriand, la nuit, j'étais Marc Lévy. Et la journée, j'attendais la nuit. Mon vocabulaire s'en voyait changé ; au soleil, je lui déclamais des dithyrambes, la lune, elle, je l'insultais. Chacun de mes mots étaient plus grossiers les uns que les autres, les présences féminines, à mes côtés, grimaçaient tant cette langue dans laquelle je causais leur égratignait les tympans, tant il était offensant ce langage que je dégorgeais, qu'elles en avaient la nausée ces petites poulettes. Rendez-vous compte de l'étendu de mon malheur, du malheur du solitaire qui vous fait part de ces confessions douloureuses, et qui blessé à vie, cachât durant toute son existence, sous son duvet infect et répugnant, une âme de poète.
Les alcools, la nuit, guérissaient mes souffrances du jour que les Alcools d'Apollinaire ne parvenaient pas à panser. Je buvais Baudelaire jusqu'au crépuscule du soir et mon soûl jusqu'à celui du matin. A Maupassant, à Victor Hugo, à Rimbaud, à Verlaine, à Flaubert, à Vigny, à Musset, à Nerval, je préférais le whisky-coca et le vodka pomme. Je proférais alors mes insanités crasseuses, souillonnes et vomitives jusqu'à mon propre écœurement, jusqu'à que je m'en sois vidé, libéré. Je regagnais, oscillant sur les trottoirs, ma demeure quelque part dans cette ville vers laquelle j'étais machinalement guidé, et quand j'ouvrai la porte, je voyais ma bibliothèque, ma si belle bibliothèque, et j'avais honte de me trouver dans mon état piteux devant la sommité de chefs-d'œuvre qui semblaient me dire « Désolant ! » et devant lesquels je m'écroulais pitoyablement, et rampait pour regagner, larmoyant, mon lit, prêt de la fenêtre. Je recevais comme une claque devant l'édifice littéraire lorsque je m'y présentais, lamentable, dégueulasse ; ce fut comme si c'eut été ma mère, face à moi, sévère, comme si j'avais été un enfant qu'elle grondait, mais affligée aussi, comme apprenant un malheur, une disparition subite, et qu'elle n'avait plus la force que de pleurer.
Vers midi, quand je me réveillais, ma vie d'esthète recommençait. Je lisais, Goethe, Schiller, Hölderlin, Heine,... tout cela en écoutant Beethoven, Malher, Chopin, Schumann,... Enfin le soleil déclinait et une dernière fois je contemplais, m'excusant presque, mes ouvrages merveilleux ; mais voilà qu'il fallait que j'y retourne, dans la nuit noire, dans la vulgarité chérie.
A présent que mon crépuscule est proche et que je rédige ces lignes avec une émotion palpable, à présent que je contemple de mon œil fatigué mon « gâchis sublime », et que je prends conscience que toute ma vie n'aura été que douleur atroce, tandis que mon cœur saigne jusqu'à épanchement, je demeure le même homme et ne regrette rien, non rien de rien ; je continuerais à me laisser emporter au gré des eaux-de-vie sur lesquelles toujours avancera mon bateau ivre. Je fus placé à mi-distance de la vulgarité et de la grâce.