Erotisme Torride, premier coup

Lucien et Maryse sont mari et femme. Leur vie est toute flapie, une vasouille pavillonnaire sans feu ni flambe, une chose amorphe bien lente, flagada le soir et le matin. Lucien et Maryse, ce n’est pas qu’ils s’aiment, c’est plutôt qu’ils se sont habitués. Chez eux, l’amour c’est la marotte. Leur couple fonctionne comme une gare : y’a les horaires, ça rentre, ça sort, ça s’arrête de temps en temps, ça vieillit. Ils ne sont plus tout jeunes, ni vraiment vieux, ce sont des adultes en passe de ne plus l’être, ils sont à la vie ce que les trois heures après-midi sont à la journée : un moment d’ennui étrange où rien n’est fini, ni à faire. Pourtant, si leur flamme s’est éteinte, épuisée par la force du temps, si leur amour sent le brûlé, le roussi bâtard hors d’usage, il reste, sous la cendre de leur avaro sans goût, une braisette infime, qui continu de rougir, comme ça, parfois, quand ça lui chante, au gré des vents, de l’humeur, de la saison, et de toutes ces sortes de choses...
Maryse & Lucien : LA CUISINE
« …. Le machin dans la main…. »
C’était un dimanche matin. Maryse cuisinait. Lucien, dans la kitchenette, la regardait. Elle alignait les pots de saindoux et de graisse de rôti, d’un geste sûr, entre le jambon d’York et le saucisson d’Arles. Elle revenait du marché et ça foisonnait ferme sur son établi. Des brouettés de carottes et de choux-fleurs, des barricades de tomates en écrevisses, des pyramides rondelettes d’œufs frais et de jambonneaux désossés : ça n’arrêtait plus. Il y avait là de longues rangées de côtelettes de porcs que percutaient des oranges bigarrés et des enfilades guirlandées de saucisses de Strasbourg ; des colonnades d’asperges en arpèges, des andouilles rocailleuses ornées de formages laiteux, où luisait l’étoile joufflue d’une caséine de véritables rillettes ; un océan de chapelures poupardes enduites de l’acide mousseux de guipures grasses et fondantes. C’était comme la nef « passe assiette » d’une cathédrale polychrome ! Maryse trônait comme une déesse au-dessus de ce paysage avec son tablier, blanc immaculé, qui serré contre son corps, faisait ressortir ses formes généreuses et maternelles. Ses manches retroussés, qui découvraient ses avant-bras lourds et habiles, laissait se refléter sur sa peau le teint pourpré de ses daubes lyonnaise succulentes. Il y avait son visage, concentré, perdu dans la naïveté de son office culinaire, où se lisait toute l’innocence d’une épouse fidèle et dévouée. Ah, comme ils étaient beaux, ces deux sourcils froncés, d’où naissaient cette fine ride frontale, cassure brune de femme mature ! Et voilà que derrière, le soleil au zénith darde ses rayons obliques et chaleureux à l’intérieur de la cuisine, où Maryse apparaît désormais comme illuminée en contre-jour. Les formes de son visage fermé en étaient sublimées, tandis que ses cheveux châtains brillaient tous d’un flamboiement bouclé à nul autre pareil... Lucien, pétrifié d’admiration, en été paralysé : voilà maintenant qu’il la trouvait belle, sa Maryse. Depuis combien d’année ne l’avait-il pas trouvé jolie à regarder ? Depuis combien de mois ce titillement amoureux ne lui avait-il pas chatouillé la cœur et l’âme à la vision de sa toute-aimée ? Depuis combien de temps finalement, n’avait-il pas ressenti « quelque chose » d’autre, de fort, d’unique, d’inexplicable, pour cette femme, qui par un étrange concours de circonstance, était la sienne ? Alors, quand elle se saisit d’un boudin, qu’elle l’étale avec virtuosité sur son plan de travail, qu’elle en frotte charnellement les extrémités, qu’elle le retourna dans tous les sens, avant de le faire rentrer toute entier dans la casserole, à cet instant, Lucien comprit que les choses allait prendre une tournure inattendue, et que rien ne serait jamais plus comme avant....
à suivre….