Journal d'un printemps trempé de boue
Je me souviens, en automne, d’une longue et funeste rivière coulant menue sous les sous-bois d’une terre ignorée des hommes et des fureurs de l’été. Comme je déteste les fureurs vivaldiennes qui tonnent sous les nuages estivaux dans le lointain ; comme j’aimais cette douce et amère saison d’automne, ce printemps gris où pullulent en naissances déclinantes, des feuilles mortes en des sols recouverts. Certes, je marchai longtemps dans ces décors automnaux. Je m’y perdais parfois, et j’aimais ne plus savoir où aller. Se perdre dans l’automne, douce et triste volupté. Marcher, longuement, lentement, en n’ayant plus pour seule direction, lointaine et mystérieuse que là où le regard ne porte pas. Je me souviens de t’avoir vu courant un jour, le long d’une longue et funeste rivière coulant menue sous les sous-bois. Tu étais blonde à l’époque, et tu ne semblais rien voir. Aussi, suis-je tombé fou amoureux de toi. Comment aurais-je pu faire autrement ? Tu étais si belle, amour de ma vie. Je me rappelle que je me suis mis à t’appeler, et ensuite, j’ai couru après toi, dans une folle et brève furie, qui m’a fait t’aimer jusque dans mes gouttes de sueur. La moindre de mes particules était amoureuse de toi. Je t’avais dans la peau, douce et fière fille de la plaine. Entre les arbres automnaux, dans leurs plumages à la fois secs et humides, dans la pourriture de leurs sublimes inepties, je te poursuivais. J’étai perdu, et je fonçai. Je voyais, dans le lointain, entre quelque bosquet rebattus, tes cheveux fuyants qui voletaient, frétillants de rapidité. Tu courais si vite, ma belle, que je me demandai comment tu faisais. Je te vois t’éloigner de moi. Tout s’effondrait, il n’y avait plus rien. Plus que toi, ton corps nu, tes cheveux, ta course, le bruit discret de tes pas sur le sol mouillé de feuilles mortes. Je voyais, par terre, tes traces candides, les enfoncements boueux que tes pas faisaient sur le tapis indien de cette forêt. Et puis soudain, tu t’arrêtas. Tu ne courais plus. Tu t’étais arrêté net. Alors, j’arrivai derrière toi. Tu semblais entendre quelque chose au loin. Tu écoutais le lointain. L’oreille dressée, la tête en l’air, perdue dans une concentration de savant. Pourquoi, chose informe ? Pourquoi écoutais-tu le lointain ? Que pouvait-il te dire, amour de ma vie ? Le lointain te parle-t-il ? C’est ça ? Moi, il ne me dit rien, le lointain. Sauf, quelque fois, en été, il a des fureurs vivaldiennes qui tonnent dans les nuages estivaux, vois-tu. Mais c’est tout. Alors ?... tu ne réponds pas, mon amour, tu ne bouges plus ? Toi, aussi, le lointain ne te dit rien ? Moi, je pourrais te parler. Je pourrai te dire des choses, tu m’entendras le soir, te dire des « je t’aime », je te promets que tu m’entendras tout les jours de ta vie. Alors, qu’en dis-tu ? Ne veux-tu pas de moi ?... Elle ne répondit jamais. Elle restât là des jours et des jours, des semaines entières. Et l’hiver passa, et le printemps aussi, qu’elle écoutait toujours le lointain, dans la même posture, elle n’avait pas bougé. Elle semblait toujours vouloir entendre la complainte du lointain, comme si une voix, posée sur la ligne de l’horizon, devait lui hurler quelque chose. Aussi, l’été allait revenir, avec ses fureurs vivaldiennes qui tonnent sous les nuages estivaux. Je devais repartir. Il me fallait quitter cette forêt, ce si beau sous-bois pendant toute la durée de l’estivale saison. Il me fallait abandonner la jeune fille dont j’étai si amoureux. J’en retournai dans mes pénates, la laissant là, à sa contemplation du lointain, si silencieux. Pendant tout l’été, j’étais enfermé chez moi, faisant tout pour ne pas entendre les fureurs vivaldiennes qui tonnent sous les nuages de l’horrible estivale saison. Une fois l’automne revenu, avec son long cortège de mort et de déclinaison, je retournai dans le sous-bois, dans ma belle forêt. Je retournai au même endroit que l’année dernière, pour retrouver ma belle amoure. Mais elle n’y était plus. Elle était partie. Sans doute pendant l’été. Les fureurs vivaldiennes du lointain l’avaient emportés, horreur. Avant que le prochain estivale saison ne revienne, je vais la chercher. Sans doute, perdu dans ce sous-bois, la retrouverais-je un jour…