Fafouette : trente-cinquième - De l'orange sociale
Irrespect ! Rossard miteux ! Tu es sans doute l’un des pires venins sournois coulants médisants sur la gandoura blanche immaculée de l’existence humaine. Irrespect !... tu n’es que ciguë, aethuse sordide, qui tâche l’albuginée candeur de la condition humaine. Et sais-tu pourquoi ? Parce que tu es l’inverse du respect ; et le respect, vois-tu, ça change l’école ! L’irrespect, chantre du chaos, du désordre et de la haine terreuse ! Eh ! Chers élèves, j’ai découvert le summum de l’irrespect ! Son maximum ! Sa fin ! Son chef-d’œuvre !... L’orange ! Oui, l’orange, mes chers élèves ! Longtemps j’ai cru, et je le dis par expérience, que le paroxysme de l’irrespect c’était de s’entendre répondre à la question « Aimez-vous Verlaine ? », l’honteuse réponse : « Non, je préfère Bleu coton ». Mais en fait non ! Ce n’est là qu’une esquisse de l’irrespect total. Une bagatelle nauséeuse, une calembredaine fort hardie, une vulgaire billevesée rampant sur la lèse-majesté ! Rien de plus, vous dis-je ! Mais l’orange ! Le fruit même de l’irrespect ! Ah, certes, c’est inoffensif, et même plutôt jolie, une orange, une toute petite orange ! Mais prenez garde ! L’orange, c’est le démon ! L’incarnation fruitière de la méchanceté, le coup d’épingle dans ce qu’il a de plus scélérat, la perversion la plus démoniaque de la nature ! C’est une basse bile en forme d’agrume ! Rien à voir avec la pomme, prétendu fruit défendu ! Ah ! Mon œil ! La bigarade, voilà l’ennemi ! La cruauté à l’état pur, turpitude orange, pleine de fiel et d’amertume !
Je m’explique. Imaginons un instant que vous êtes en train de manger votre quatre-heures. Ou de boire votre café. Quoi de plus normal ? Hein… vous mangez un bonbon, vous grignotez votre cochonnerie viennoise, c’est quand même bien normal, enfin vous voyez ce que je veux dire… Eh bien là, alors que vous savourez toute les sapidités charmeuse de votre blandice innocente, voilà qu’un imbécile, fat et répugnant, arrive, et bing, comble d’irrespect et d’impolitesse, il épluche son orange ! Ah ! Effarent spectacle ! Putréfaction horrible et fallacieuse ! Ainsi, l’homme, que dis-je, le monstre, l’affreux glouton, tout proche de vous, commet son horrible forfait : de ses doigt crochus de rhumatismes, il décortique son fruit diabolique, dépiautant ses peaux avec violence, et balançant par terre les pelures sous les luisance fielleuses d’un jus besaigre dégluant sur ses paluches souillées. Et tandis que vous vous sentez défaillir, que le bruit humide et presque sanglant de cette grenadine déchiquetée vous fait l’effet d’un corps de chair et d’os explosant sous l’effet d’une grenade, voilà que le pire vous arrive en pleine figure : l’odeur. Ce remugle agressif dont l’acidité n’a d’égale que l’animosité de son commanditaire ! Elle vous arrive dedans la truffe et vous la pince, cette odeur d’orange ! Bergamote du diable ! Vous ne pouvez plus rien sentir d’autre ! De partout, plus que cela, plus que cette odeur ! C’est une obsession, une condamnation ! Impossible d’en réchapper ! Ce que vous mangez n’a plus de goût, plus de saveurs, vous-même n’en avez plus ! Le vent, les fleurs, le parfum des femmes, tout s’effondre sous l’assaut odoriférant de cette clémentine ! Et vous pouvez lutter, vous efforcer de respirez et de sentir, tout semble fleurer l’orange, jusqu’à l’air ambiant ! Vous devez-vous arrêtez de manger ! Vous devez attendre, patient, subir, encore un peu, plus, que cet affreux minable ait fini son orange maudite ! Que les quartiers ridés de son fruit suant soit tous pénétré dans sa bouche, en un vacarme machicotant et baveux au-delà des mots !... Je vous le dis, nous n'en avons pas fini d'en chier avec ces oranges !