Les Carnets du dictateur, quarante-cinquièmes préludes

15 de août
Tout va bien ! La langueur pâle qui remonte du sol incarnat de ma cale quotidienne est à nouveau soufrée ! L'espoir renaît. Je me croyais cette fois-ci définitivement condamné dans cette effusion de souvenirs et d'impasses qui se succèdent en moi et me dévorent comme les pluies acides. Il n'en est rien ! Je vois à l'horizon un battement de cil, celui de la providence ! Il est étonnant de voir comme les choses prennent soudain un beau visage dans ce retournement de situation. Enfin je demeure un prisonnier. Mais la fin que je croyais proche n'était qu'une insignifiante intermittence.
Le retour de la lumière dans mes oubliettes éclaira un voyage mémorable que jadis avais-je fait, à l'aube de mon destin tragique. Cette même lumière au-dessus de ma tête faisait que celle-ci se reflétait dans mon café noir, tout noir, dans lequel ce matin là, cinq heures, se reflétait mon visage dans des nuances de noirs qui tantôt accentuaient les traits de ce visage, tantôt lui donnait une pureté lisse et ainsi le sublimaient. Je partais alors, seul, sur des routes qui offraient les balbutiements du jour avec un soleil naissant qui colorait mon pâle visage d'un pourpre intense dans le froid matinal où s'élèvent les brumes. Au petit matin se découvrait brusquement, comme par un miracle, la mer et les odeurs du sud me pénétraient comme les vents abrasifs de ces matins sublimes. Le soleil au zénith, je déjeunais parmi les blancheurs dorées de la maison, et le vert olive des palmiers, avec une vue éblouissante sur l'eau d'un bleu profond et inanimé ; à l'ouest s'érigeait des montagnes enneigées qui dominaient le tout dans une splendeur extrême. Par les après-midi bouillonnants, je m'y promenais, comme dans des bois millénaires où les vents ne pénétraient pas. Les soirs, au-dessus de la mer, j'y contemplais les étoiles et frémissais aux odeurs du temps. Je m'étendais alors les yeux grands ouverts sur un lit immense, et ne pouvait dormir. Je rentrais ainsi dans la nuit noire, chez moi, dans mon bunker, et après un bref repos, je me retrouvais dans mon café noir, et repartais pour une nouvelle journée, etc, etc. A cette époque, je dormais à peine quatre heures par nuits. Mais hélas, comme c'est à cette époque que je fis mon premier infarctus, je dus demeurer alité durant des mois, et depuis, jamais je ne connus à nouveau le bonheur de mes villégiatures passées. Néanmoins, je gardais ce rythme, celui de ne dormir que quatre heures par nuit, ce qui me permit, avec mes ministres et conseillers, de faire de ma dictature, quelque chose d'une puissance totale.
A cette époque mon bunker était le centre du monde, jamais, jamais, je me trouvais seul. Avec mes collaborateurs, nous avions ordonnés mécaniquement, impeccablement, le désordre qui devait s'étendre dans le pays, aussi, nous avions construit, petit à petit, pierre après pierre, avec une impatience extraordinaire, la destruction totale. Et chacun sait qu'édifier une destruction, cela demande plus d'une vie. Quant aux quatre heures, la nuit, que je ne passais pas avec mes hommes, je me retrouvais avec mes filles avec lesquelles je m'amusais une ou deux heures ce qui me laissait encore, deux bonnes heures de sommeil.
C'est à cette époque que je fis mon deuxième infarctus.