Loin du rose violacé des cyclamens

En rentrant d'un voyage en Italie, il y a quelques jours, je m'arrêtai deux jours chez un ami dans le sud de la France qui allait bien me surprendre, en me racontant une histoire à laquelle il avait assisté un spectacle des plus cocasses et mystérieux que j'eus jamais entendue et qui m'a depuis ce jour habité jour et nuit sans que j'en puisse tirer une signification satisfaisante. La voici en substance.
« Cela se déroula un soir ; le ciel était d'un bleue fade, à l'horizon il était orangé et flou, et la rue se peuplait lentement car la nuit s'installait. Le terrasses des bars s'agitaient sous les lumières bistrées de la ville qui étincelaient sur les pavés. Je fus déjà surpris de voir s'avancer un jeune homme qui bien que semblable à n'importe quel jeune homme, était foncièrement différent. Il n'étais pas un étranger, il semblait connaître sérieusement les lieux, mais, je ne saurais dire quoi, il avait autre chose. Comment dirai-je, il appartenait peut être à une « sorte » d'hommes dont j'ignorais l'existence, car peut être muni d'un caractère nouveau, je ne sais quoi. Cette surprise s'avérerait être en vérité qu'un bien simple prémisse. Car vint à sa suite un autre jeune homme, au physique éloigné, malgré des ressemblances purement stylistiques, et qui avait pour connaissance le jeune homme précédent dont il serrât la main. Ce deuxième personnage était de la même race que son camarde ; rien ne pouvait l'affirmer objectivement, mais je discernais bien une anomalie ; une intuition me le disait, et comme chacun sait, quoi de plus complexe que de défricher une intuition qui lorsque vous la croyez saisie par vous, elle vous échappe immédiatement.
Les jeunes gens causaient avec quelques manières quand s'approchât alors une fille, distinguable au loin bien que finalement sobrement vêtue, qui saluât ses amis. Rien ne laissait croire qu'elle leur fut similaire physiquement, cela aurait put amener à croire à un lien de parenté, mais pas du tout, point de ressemblance faciales, mais une fois encore, un lien clair les reliait tout trois. Que signifiait cela que diable ? La chose la plus troublante, c'est qu'ils n'étaient absolument pas troublés, ne manifestaient aucune surprise d'être là, d'être eux, alors que moi, habitué à cette ruelle, habitué à ces maisons, à ces lumières, à ces pavés, je me sentais confondus, j'étais littéralement absorbé par ce spectacle que tout simplement je ne pouvais saisir. Je voyais des hommes et des femmes et malgré cela, tout indiquait qu'ils n'étaient pas comme moi, moi qui suis un homme, comme tout le monde, enfin.
Je pris véritablement peur lorsque je promenais ma tête au-delà des trois individus que j'avais placé sous ma loupe. Je devins tétanisé quand je m'aperçus que chacun des êtres qui m'entouraient et peuplaient cette rue, était de leur espèce, était les mêmes sans en être affiliés, était étranger à moi. J'étais confondu, comme lorsqu'en promenade sous les bois où à travers la campagne, vous apercevez une fourmi à vos pieds, puis une seconde puis une troisième, jusqu'à apercevoir la fourmilière toute entière. J'eus un violent tournis et de terribles maux de tête sous l'effet de cette vision terrible, inattendue.
Pour me redonner une contenance, et une stabilité, je portais mes yeux sur les trois individus que j'avais laissé depuis tout à l'heure. De nouveaux semblables étaient arrivés à leurs côtés, et tous causaient avec vivacité. Parmi ces visages, certains présentaient une laideur incontestable, mais d'autres pouvaient paraître beaux ; ce qui déjà signifiait que ces êtres humains en étaient sans doute. Je fus particulièrement frappé par le visage d'une de ces filles qui était entrée en conversation avec un garçon dont les propos ne devaient pas être dénués de salacité puisque la bouche de la donzelle s'était ouverte, comme prise d'étonnement, et qu'elle avait demeuré en suspend, comme ces gamins qui lorsqu'ils s'apprêtent à pleurer, laisse quelques secondes durant lesquelles ils grimacent sans qu'aucun sanglot ne sorte de leur visage où l'on lit la douleur. Dans cette constatation que je faisais, je fus pris d'un accès de lucidité et je devins effrayé de ma présence sur ces lieux. Mais qu'est-ce que je fous là ?! et si ils se rendent compte de ma présence ! pensais-je. Si ils s'en rendent compte, je suis foutu !