Journal d'un cuisinier déconfit

Publié le par Jovialovitch

    Y’a des clients qui arrivent. Ils sont trois. J’espère qu’ils vont venir chez moi. Je n’ai pas eu grand monde aujourd’hui. Vache maigre, comme on dit. Saison de merde… Oui, c’est bon ! Impeccable, ils entrent, ils s’installent. Bon, je vais les laisser discuter cinq minutes, et puis je vais aller chercher leur commande. Y’a un gros. C’est bon signe. Et pas un de ces gras vulgaires bedonnés par les abjections culinaires de quelques enseignes américanisées n’atteignant du haut de leurs budgets milliardaires que les cimes adipeuses de la plus vile déglutition gastronomique ! Non, ça c’est un gars qui aime la vie et la bonne chair. Un fin gourmet. Un de ces fameux auvergnats qui tue le cochon toutes les années. Qui s’en met la panse jusqu’à l’indigestion. Ça vit pour bien manger, ce genre de monstres. C’est du Quenu-Gradelle tout cuit. Ça se suiciderait par une bonne bouffe. Ça éclaterait de plaisir et d’aise devant un bon repas. Et ça peut tomber malade, peu importe ! Du moment qu’ils savent pourquoi ! Ah ! J’adore ce genre de gros. Les deux autres par contre m’ont l’air bien plus timorés. Des maigres. Avec des épaules pointus. Tout pâle, qu’ils sont. Y’a une femme. Ça mange peu, ça, les femmes, en général. Ça veut garder la ligne. Pouah ! La nourriture pour elle, c’est de l’embarras. Parce que ça fait vivre. Que ça donne de la consistance à la chair. Que c’est « calorique ». Pour pas grossir ça mangerait du plastique, c’est bestioles là. Manger des yoghourts allégés, non mais sans blagues ! C’est comme respirer de l’air sans oxygène !... Bon, je m’énerve, je vais aller prendre commande…

 

       Mon dieu… J’en tremble. J’en pleure. J’en suffoque. J’en appelle à l’aide. Les salauds. Les ordures. Vaches ! Mais pourquoi ? Que me veulent-ils, les salauds ? Qui sont-ils ? Ce sont des monstres ? Des freluquets ? Des Dieux ? Pourquoi ?... Pourquoi n’ont-ils pas pris une salade de pommes de terre, comme tout le monde ? Ou une charlotte aux poivres, pourquoi pas ? Et même une papillotes de saumon à l’étuvée de légumes, après tout, rien en les empêche ?... ou même du mazagran, en apéritif ? Moi j’ai rien contre ! Mais pourquoi n’ont-ils rien fait de tout cela, hein ? Attends, il faut que je me calme… Que je réfléchisse… Résumons : j’arrive vers eux, comme d’habitude, je m’approche, tout sourire, et là, d’une voix toute douce, je demande si « ces messieurs dame ont choisis ? » Et là… les ordures, ils me regardent, tout drôles ; et ils me disent que « non, ça ira ». Hein ?... que je me demande. Comment ça : « ça ira » ? Qu’est-ce ça veut dire, ce mot là ?... Je redemande : « que voulez-vous commander, messieurs dames ? » Et là, ils me regardent, embarrassés, tout flanqués méchants : « Nous ne voulons rien ! » qu’il dit le maigre. Et le gros qui rajoute : « on n’a pas faim ! »  J’en suis sur le cul. Frappé. Ils ne veulent pas manger. Ils n’ont pas faim. Et ils viennent me faire chier, dans mon propre restaurant !? Mais c’est dingue ! Et moi, ils sont pensés à moi ? Pauvre cuisinier solitaire ! Qu’est-ce que je fais ? A quoi que je sert ? Pourquoi je suis là, s’ils ne veulent pas manger ? Je… je… je suis perdu… je sombre… Je crois que je vais vomir !...

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Publié dans Journaux intimes

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