Fafouette : Trente-troisième - De la postérité

Publié le par Jovialovitch

     Et la vie et la mort, mes chers élèves. Et comment la sublimer, la vie ? Et comment la dépasser, la mort ? C’est impossible, sans doute. C’est surhumain. Roberto, lui, il a son idée. Pour surpasser sa condition médiocre, pour s’accomplir complètement, il lui faut atteindre l’état ultime de l’existence : la postérité. Boum. C’est du lourd. Roberto en est convaincu : « quand les autres se souviennent de toi pour toujours, c’est que t’existe ; et si t’existe aux yeux des autres pour toujours, c’est bien » Roberto a bien cogiter, et vivre dans une œuvre après sa mort, être encore là pour ceux qui restent après nous, dans un sorte de célébrité ubiquiste au-delà de toute temporalité, voilà, la réussite ultime d’une existence ultimement réussie. Le problème est donc de savoir si les hommes, pour les siècles à venir, auront le souvenir de Roberto. S’ils daigneront cultiver son intarissable réminiscence. S’ils sauront qu’il a vécu un jour et qu’il a profité du temps que lui a offert la vie pour rester vivant dans quelque chose d’immortelle et de son cru. Au fond, la question est avant toutes choses de savoir si le destin humain de Roberto se surpassera lui-même en se transférant artistiquement dans une entité dotée d’un antidestin digne de ce nom, épanchement transcendantal qui débouchera forcément (pour ne pas dire fatalement), à la postérité, millénaire si possible. Voilà qui méritait d’être dit une bonne fois pour toute.

         Mais un problème se pose : de tous les hommes qui ont défiler sur terre, la plupart sont oubliées. Ils se sont perdus dans le perpétuel brassage du temps qui court, emportés dans ce torrentiel tourbillon de la vie, où les eaux sombres de l’histoire en marche submergent le flottant souvenir moussant de ces innombrables êtres sans envergures, qui naissent et qui meurent dans le silence et l’ombre complice de l’inévitable fatalité des secondes, vaste et continuel sablier d’éternité dont la bonté salvatrice n’offre tout au plus qu’un souvenir bassement générationnelle et, comble de putréfaction, ignominieusement contextuelle (ce qui fait bien marrer) à certaine individualités insignifiantes. Tout ça pour dire finalement que la postérité est rare. Elle est une chose qui en plus de ne pas se décider, se décide difficilement à s’offrir à quelqu’un. Madame la postérité est un peu snobe. Parfois, elle se tâte. Pendant des siècles, elle hésite ; « alors, je me donne à celui-là, ou pas ?... » Pour Jean-Sébastien Bach (tu connais ?), c’est ce qu’y s’est passé. Pendant cent longues années, personne ne le connaissait. Et puis, d’un coup : hop, on le redécouvre ! Et c’est pareille pour Vivaldi, et un tas d’autres. Elle semble aussi s’offrir à certains, et au bout d’un certain temps, elle s’épuise, et elle change de visage : le masque souriant de la gloire éternelle est remplacé par celui, plus triste, de l’oubli. Aussi, la postérité est fragile. C’est du cristal. Songer un instant que le poète Lucrèce, dont le chef-d’œuvre épicurien « De la Nature » est aujourd’hui considéré comme l’une des plus hautes performances de la philosophie mondiale, n’a eut au Moyen-Âge, et cela pendant plusieurs siècles, qu’un seul exemplaire ! Il n’y avait qu’un seul Lucrèce dans le monde. Un fil d'immuabilité s’il en est. Belle histoire, n’est-ce pas ! Mais voilà que nous nous éloignons de Roberto.

      Celui-ci est aujourd’hui un homme heureux. Il a fait un rêve où on lui disait qu’il entrerait dans la postérité. Ce fut un vrai soulagement : maintenant, il pouvait dormir sur ses deux oreilles...

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Publié dans Fafouette enseigne

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V
En visite sur la blogosphère, je viens de découvrir ton site. J'adore tes textes teintés de vitriol !<br /> Bonne continuation et au plaisir de te lire.
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