Dialogue avec un taxi
« Taxi ! Taxi ! » Le taxi l’a vu. Il freine. Il s’arrête. Le client monte à l’arrière. Salutations distinguées : « Bonjour ! » Le client dit où il veut aller : « Parvis de Notre-dame ! » C'est compris, on est partit. Derrière, le client attend, sortant des papiers, regardant un journal, s’emmerdant au bord de l’endormissement. Mais il est bien, reposé flânant, assis dans ce taxi qui le porte sans effort vers la Cité. Le client profite, dans ce silence, regarde défiler les passants, les portes et les enseignes parisiennes, en un rêve éveillé de somnolence et de fatigue.
Mais la taxi aussi, s’ennuie. Sans se retourner, il tente d’imposer une sorte de discussion à son client. « ça va mal en ce moment, n’est-ce pas ? » Le client, brusquement sorti de sa songerie, détourne la tête, et fait un signe de tête. « Non, vraiment, faudrait qu’ils se bougent le cul, là-haut ! Ça ne peut pas durer, c’est moi qui vous le dis ! » Le client fait une sorte de moue tranquille, qui constitue une réponse, vague et incertaine. « Moi, je dis pas ! Ça ne doit pas être de la tarte tous les jours de gouverner un pays comme la France ! Mais tout de même !... » Faiblement intéressé, le client, derrière fait maintenant des sons bienveillants à l’aide de sa gorge. « Moi, je suis pas contre le gouvernement, je dis pas qu’ils font du mauvais boulot, voyez, ça pourrait être pire, faut reconnaître ! » continue le taxi, tandis que le client forme son premier mot, un « oui » neutre et compréhensif. « Voyez, moi, je dis toujours que gouverner, y’a pas plus dur ! C’est facile de critiquer, mais sans doute que je ferai pas mieux qu’eux si j’étais au pouvoir ! » Là, le client répond d’un « certes » du meilleur effet, emprunt d’une parfaite neutralité. « Mais enfin faut pas déconner ! Ils ont été formés ces gens ! Ils ont fait des études ! Ce n’est pas possible d’être aussi incompétents ! » Presque amusé, le client répond maintenant d’un « en effet » froid et sans prétention. « Y’a quand même des tas de connerie qui sont faite, enfin quoi ! Et je suis pas le seul à dire » Là, le client franchit un nouveau stade dans l’affirmative, en répondant un « c’est sûr », lourd de conséquences. La taxi semble hausser le ton : « Non mais attendez, vous avez vu la tronche de la dette, c’est énorme paraît-il ! On n’a jamais vu ça depuis la guerre de cent ans ! » Le client réplique distraitement d’un « je sais bien » qui pousse le conducteur à continuer : « Et puis l’état du pays ! Regardez les prix ! C’est la première fois que la bouffe est aussi chère ! » Là, le client, répond avec plus de conviction qu’à l’accoutumé que « ça s’est vrai ! ». Le taxi monte d’un cran : « Même les militaires sont mécontents ! » Le client riposte : « Parfaitement ! » Et le taxi : « Alors ils peuvent bien se réunir à Versailles pour changer, je ne sais quoi, moi je dis que ça ne changera rien ! » Et le client, excité : « Evidement ! » « Ah ! Par contre, pour aller faire le con, avec son épouse, là on le voit le chef de l’état ! Elle en fait des dépenses, sa reine de femme ! Elle n’est même pas française, cette cruche-là ! » Et le client de répondre, au comble de la surexcitation : « Parfaitement, c’est un scandale ! » et là, le conduisant et le conduit s’approchèrent l’un de l’autre et hurlèrent, les faces rapprochés, les yeux désorbités par la rage, le teint rouge et violacé par l’exaspération, la voix enrouée des hurlement de la colère : « Croyez-en ma vieille expérience : ça va mal finir !!!!! »
Alors, le client paye avec quelque sous le conducteur, sort de la calèche, se retrouve sur la parvis de Notre-dame, et en regardant sans la voir la pauvre cathédrale délabrée, il se dit, philosophe et visionnaire, que « quand un taxi est mécontent d’un gouvernement… c’est mauvais signe ! » Nous sommes à la fin du printemps, au mois de mai, d’une certaine année 1789…