Derrière les eaux vastes et impassibles

Légèrement surélevée au dessus du lac, la bâtisse d'Aïdigalayou, provençale, aux murs jaunes clairs illustrés d'éclatants volets violets, se trouvait seule parmi la forêt immaculée d'un vert profond et ample dont certains endroits, en son cœur, demeuraient inviolés. Cette végétation foncée, dans laquelle l'on sentait le poids des siècles, par de nombreuses fois arrosée durant les années toujours pluvieuse, se trouvait luxuriante et le sol qu'elle recouvrait en était continuellement inondé. Une sensation d'étouffement émanait de ce sanctuaire diluvien. La maison, non moins humide, surplombait les eaux hâlées du lac intensément bleu à sa surface mais trouble ensuite. Il était nourri par un ruisseau principal que l'on entendait gronder et se jeter dans le lieu magique depuis la villa. L'on voyait aussi au loin des étendues gigantesques de sapins principalement, que les altérités géographiques faisaient osciller à perte de vue.
L'eau fracassante qui s'engouffrait dans le lac insondable s'apaisait soudain et devenait une vaste masse aux lents remous dont la paix régnante faisait souffler un doux vent d'apesanteur à celui qui prenait la liberté d'y prêter attention. De ce coté-ci, le ciel était bien sombre et les nuages formaient une étendue quasiment immuable et sans contraste qui ne permettait pas d'en voir les contours et les formes. Et puis le vent soufflait en tourbillonnant dans une lourdeur certaine qui figurait une ambiance apocalyptique accentuée par un barrage extraordinaire qui retenait l'immensité placide de l'eau et qui plaçait le lieu à une hauteur céleste qui contrastait avec la gorge, abyssale et si lointaine, que l'on imaginait derrière l'édifice exceptionnel de puissance.
Derrière l'eau vaste et impassible précisément, par-delà le barrage, à des lieux en dessous, dans l'abysse, de l'autre côté du calme se découvrait sur des mètres, un poumon de clameur et de tension, un monde prodigieux, de jade et resplendissant dans un cocktail de couleurs à la fureur rarement atteinte. Un petit moulin introduisait un village pourpré qui derrière le mur monumental, se déployait dans une profusion de verdure éclatante et de vignes violacées qui ornaient délicieusement les pourtours illuminées par un soleil éblouissant qui magnifiait ce vert paradis. Un subtil trait d'eau venait traverser le village tout plein de ponts arcboutés dans lesquels se réfléchissait la clarté de l'eau limpide, des ponts en pierre pâle qui embellissaient l'ensemble et tranchait avec le monument voisin sensiblement plus imposant ; on n'en voyait d'ailleurs d'ici, à peine l'aboutissement. Mais c'est le soir que de chaudes larmes d'émotion pouvait couler sur tous les yeux, même sur les plus aguerris, quand le soleil se couchait à l'horizon éclairant toute une vallée d'opulence et de lucidité, de solitude et de virginité. Jamais dans aucune région la gaieté et la tristesse se conjuguaient dans une telle assonance visuelle. Les sympathiques maisonnettes aux toits bien souvent lierrés, étaient chaudes et féeriques ; elle ne figuraient pourtant pas la nervosité permanente, le poids afflictif, l'excitation perpétuelle, le tragique du lieu qui ne l'oublions pas, était au pied d'un barrage immémorial dont le contenu pouvait recouvrir à lui seul le monde dans une simple vague, dans une simple vague dérisoire.