Fafouette : Trente-et-unième - Si le corps vous en dit...

Publié le par Jovialovitch

    Salut à vous, élèves nobles et imbéciles qui vous étiolez mollement sur l’autel de l’ignorance blafarde des jours de brumes et d’amertume. Moi, Fafouette, astre rustre et phare fier, professeur émérite de vos âmes dévêtues, s’apprête à saisir l’incompressible lien entre matière et esprit !... ou plutôt, entre corps et pensée. Exaltant programme, n’est-il point ? Partons d’une constatation : Nietzsche, homme génial s’il en est, procédait avec fougue et gaieté aux aphorismes les plus débridés pour exprimer tous les méandres divinatoires qu’exhalaient sa pensée surhumaine. Un procédé fascinant que Nietzsche expliquait lui-même par l’état déplorable de son corps, malade et mal portant. C’est donc ce corps-là, fragile et hypocondriaque, qui aurait influencé l’écriture du génial philosophe ; et cela en dépit du fait que l’écriture serait selon Cervantès, la « plume de l’âme ». Ainsi, le côté foisonnant, désordonné, exalté, décousu, démonté, parfois même à la limite de l’incohérence, des textes de Nietzsche, s’expliquerait par l’état de sa santé, qui l’était tout autant.

      Fascinant apostolat que voilà. Voyons un peu Platon : mystère étymologique quant au patronymique du divin susnommé. Platon avait pour origine le mot grec ancien « large ». La question se pose donc : est-ce la largeur fondatrice de sa pensée qui lui donné ce nom-là, où est-ce, et c’est très sérieux, la largeur de son torse, paraît-il très fort et musculeux ? La réponse est peut-être sous notre nez : la largeur physique de Platon a amenée celle de son esprit, considéré comme l’un de plus purs de toutes l’histoire de la pensée (mis à part pour le philosophe prussien ave lequel nous avons ouvert notre propos). Plus près de nous, on peut déduire que l’euphorie créatrice qui marqua l’œuvre démesurée d’Alexandre Dumas s’explique par l’obséquieuse démesure de son corps, lui-même fat et adipeux, qui battait, en terme de poids et de circonférence, tous les records. Le caractère complexe et psychologique de la création dostoïevskienne, où s’entremêlent avec tortuosité les plus profondes angoisses existentielles et la profondeur intellectuelle abyssale de personnages innombrables s’enchevêtrant dans une profusion virtuose d’intrigues, de rebondissement incessants et de digressions théologico-slavophiliques, ne vient-il pas du caractère épileptique du corps de Fédor, emprunt d’une souffrance au-delà des mots dans laquelle il pouvait sombrer d’une façon aussi soudaine qu’imprévisible ? Sagan ne correspond-elle pas à merveilles avec son œuvre ? Des livres « petits », légers, fougueusement bohèmes et respirant la diabolique insouciance alcoolisée : le portrait craché de leur auteur.

        Le physique serait donc la source de la pensée et du style. En somme, on somatiserait une œuvre. Certes, voilà une hypothèse intéressante. Mais les hypothèses ne sont que le château de cartes des philosophes. Et un château de carte, c’est fragile. Pour écrire Guerre & Paix, Tolstoï n’a jamais eu besoin de mesurer sept mètres de hauteurs ni de peser plus lourd qu’un avion de ligne franco-allemand.  Et si le corps explique (en partie) le style et les procédés littéraires des plus grands prosateurs de notre histoire, il en découle que Socrate n’avait pas de corps. Or cela est impossible. D’ailleurs, personne n’a pas de corps. Et surtout pas quelqu’un comme Socrate, dont la légendaire laideur est rentrée dans la postérité. Et vous en conviendrez : qui n’a pas de corps ne peut nécessairement pas être laid. Voilà, me semble-t-il, une brillante conclusion à notre exposé.

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Publié dans Fafouette enseigne

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