L'oracle
Le soir, avant que le soleil ne se couche, Aïdigalayou monta sur les hauts-plateaux exposés aux vifs vents vespéraux, puis à travers les bois abondants, qui annonçaient, dans le gouffre qu'ils formaient où seule la brume se mouvait parmi la pâle chaleur qui imprégnait le sol et s'en évaporait, un placide et paisible lac enclavé dans un barrage à l'architecture non moins sereine. Des escarpements rocheux, de sapins revêtus, formaient des presqu'îles qui avançaient profondément dans l'eau et le brouillard dont l'alliance émanait déjà des ruisseaux antiques des lointaines montagnes, perceptibles par-delà, elles-mêmes englouties sous une mer de pins. Comme plus haut, les nuages, immobiles et froids, étaient rosacés par les dernières vagues lueurs du jour chavirant, Aïdigalayou s'arrêta pour contempler ce ciel étonnant noyé dans les nébulosités diaphanes. Les murmures qu'il entendit à cet instant, derrière lui, tout proches, le firent tressaillir. Il se retourna vivement et près d'une minute demeura stupéfait devant un pont qui franchissait un pimpant ruisseau, sur lequel trois femmes vêtues de toges noires causaient dans la perfidie ; leurs yeux rouges sang étaient le reflet de cette sournoiserie tant par leur éclat que par les sourcils aiguisés qui les juxtaposaient. Leurs dents pointues et leurs lèvres voraces laissèrent à Aïdigalayou un sentiment d'effroi qu'augmentaient la rivière de cheveux anthracites qui se rependaient derrière elles, dans une épaisseur que seules les malices du vent parvenaient à à transporter, à emporter, à embrasser. Bien que perplexe, Aïdigalayou daigna s'avancer certes d'un pas hésitant, mais en partie happé par les rumeurs des ces sirènes inquiétantes. Il feint de vouloir passer sur le pont, on l'ignorât entièrement et les trois êtres démiurgiques poursuivaient leur causerie fallacieuse. «Ô Aïdigalayou, tu vas périr ! Ahahah ! » dit une première. « Oui, mais auparavant, tu vas tuer ton père ! Ahahah «! » ajouta une seconde. « Et tu vas courir à poil avec des charentaises ! Ahahaha, non j'déconne ! » rajouta une dernière. Aïdigalayou resta pétrifié à ces sentences prophétiques ! Les trois femmes diaboliques s'évaporaient d'ailleurs et avaient à présent totalement disparues. La pluie s'était mise à tomber entre temps avec une violence immédiate. Tout cela avait-il été hallucination rimbaldienne ? pensa Aïdigalayou traumatisé par l'oracle maléfique. Comment à présent puis-je oublier ce qui devra être mon destin ? Comment y échapper que diable alors même qu'il vient de m'être révélé ? Cette pensée devint vite insupportable. Alors, il choisit de rentrer au plus vite dans la douce et palpable quiétude de son humble demeure.
Enfin parvenu, il courra dans sa chambre, se muni d'un couteau qu'il aiguisa et se présenta devant son père ; « C'est le destin qui l'a dit », et le saigna comme un bœuf ! Une fois son forfait accompli, il retourna dans sa chambre et songea à la première partie de l'oracle qui lui annonçait sa chute. A vrai dire cela, j'aurai du tenter de le négocier, songea-t-il. Il entendit alors des cris provenant du couloir où la dépouille de son père reposait, sans doute était-ce sa mère qui venait de découvrir l'horreur. Cette dernière ouvrit violemment la porte de son fils et le trouva paisiblement étendu sur son édredon, en pleine méditations. Aïdigalayou remarqua qu'elle tenait dans une main déterminée, le couteau sanguinolent qui lui avait servi quelques minutes plus tôt. Croyant sa mère, femme bien intentionnée, il dut esquisser les tentatives violentes de cette dernière qui réclamait vengeance ! En effet, elle se jetait sur son pauvre fils qui comprit vite que sa mère était celle qui allait accomplir l'oracle ! Pourtant, Aïdigalayou décida de résister à la fatalité. Ironie du sort, Aïdigalayou parvint à enfermer sa mère dans la chambre et s'enfuit de chez lui. Quand il se trouva loin, il repensa à la prophétie. Mon dieu, mais oui ! J'ai changé le destin ! Je l'ai vaincu ! Ahaha ! s'enchanta-t-il, persuadé que sa mère aurait du avoir raison de lui. Et comme sa joie était immense, il se foutu à poil et courut dans les rues alors que la pluie avait quelque peu cessée. Sans le savoir, il courrait avec aux pieds, ses charentaises qu'il n'avait pas pu quitter dans sa fuite. Finalement, il décida de retourner voir les déités pour leur annoncer la grande nouvelle : j'ai évité le destin fatidique ! je lui ai fait une entorse ! Il fut rapidement à l'endroit, fameux où avait eu lieu l'apparition mythologique. S'il ne trouva personne, il cria pourtant « J'ai vaincu le destin !!! » Aucune réponse, rien ne se fit ; il lui paraissait donc évident qu'il lui fallait réaliser l'oracle pour que les succubes féminines apparaissent. Ainsi, dans sa bêtise que nul raison n'aurait put entraver, ou simplement par avidité, Aïdigalayou prit son élan, et gaiement alla se fracasser sur les récifs saillants qui bordaient le lac et ses eaux étales. Sa chute lui causa une mort subite. Et dès lors, par un curieux sortilège, les trois démiurges apparurent instantanément ; elles étaient vêtues de décolletés généreux à la rougeur pourprée et d'une sublime et délicieuse robe ornée de blanc, mais également colorée. « Ahahah ! Il a péri dans le sang et l'avidité ! » dit la première. « Ahahaha ! Il a tué son père en le saignant comme un bœuf ! » ajouta la seconde. « Non mais moi j'déconnais moi, j'déconnais. » rajouta la dernière.