Fin tragique d'une banale plaisanterie

Publié le par Jovialovitch

      Il est des existences qui sont remplies de fatalité. Il est des journées aux termes desquelles ont se dit qu’on aurait mieux fait de rester couché. Il est de ces instants si dramatiques, si terrifiants et si intolérables, que l’on en vient à se demander si la vie vaut vraiment la peine d’être vécue. Aussi, du haut de son vaste nuage noir, le destin prend-il plaisir à s’acharner sur quelques malheureux mortels, qui sentiront dès lors peser sur leur échine fragile, le lourd fardeau d’une fatalité inexorable : l’infortune les poursuit dans une infernale poursuite, teintée de haine et de pugnacité, et au cours de laquelle l’espoir semble n’être qu’un lointain souvenir sur le point d’être piteusement oublié. Le crépuscule s’abat sur leurs jours, alors que le dernier astre qui daigne encore illuminer leur vie misérable n’est plus qu’une lune, blême et sans gravitée, ombragée par une terre derrière laquelle elle est médiocrement dissimulée.

       Il semble bien que cet insoutenable état de fait se soit abattu avec fracas sur l’existence de Maurice Rivet. Pour frapper de son sceau chthonien l’âme de ce pauvre erre (qui n’avait jusque là pour unique envergure qu’un intact et parfait bonheur) la désolation, immortelle désolation, céleste désolation, choisie de transformer la félicité existentielle d’icelui en un cauchemar sans nom, sans équivalent, sans pareil, sans rien. Méphistophélique plan que voilà. C’est ainsi qu’un beau jour d’horreur et de putréfaction, la femme de Maurice Rivet, c’est-à-dire son épouse, eu l’idée saugrenue d’organiser (épouvantable damnation) un « anniversaire surprise » en l’honneur de son mari. Inutile de préciser que c’était le doigt d’acier de la fatalité qui lui avait inspiré ce projet, et inutile de préciser aussi que ce même doigt d’acier l’aida fortement dans l'agencement de ce ténébreux jubilé. En effet, tous les invités, comme par le plus heureux des hasards, pouvaient venir, et naturellement, tous étaient sincèrement très heureux et excités d’y être conviés ! Aussi, chacun d’eux fut d’une remarquable discrétion avec Maurice Rivet qui jusqu’à la dernière seconde, ne se douta pas le moins du monde qu’un anniversaire surprise était organisé dans son dos, par celle qui se trouvait être sa femme, c’est-à-dire son épouse. Cette succession de réussites le montre bien : une force supranaturelle était évidemment à l’œuvre derrière tout ça.

        Ainsi donc, le 30 juin, jour de son anniversaire, Maurice Rivet rentrait chez lui sans presque songer à son quarante-cinquième printemps. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il découvrit toute sa famille et tous ses amis lui souhaiter d’une seule voix un « joyeux anniversaire » à l’instant où il ouvrait la port grinçante de son appartement F3. Il fut très ému. Même très heureux de cette fête. Il remercia chaleureusement tous les convives et embrassa rouge de surprise et de bonheur, sa femme, c’est-à-dire son épouse, qu’il aimait de l’amour le plus pur en cet instant qui, comme il le dit lui-même, allait rester dans sa mémoire. La fête fut belle, dura toute la nuit, et Maurice Rivet s’éleva au summum de la joie de vivre. Mais la fatalité était à l’œuvre. Et loin d’être de voir dans ce bonheur de Maurice un revers, elle n’en fut que plus satisfaite : le contraste allait être rude…

          Et il le fut. Le lendemain, Maurice, dégrisé, songea à la terrible réalité : ses amis, certains de ses collègues, ses parents, ses enfants, sa femme, bref, tous ces hommes et ses femmes qui lui était chers, lui avait mentis, affreusement, fatalement mentis. Comble de désolation ! Pendant des semaines de honte et d’hypocrisie, ces gens, pourtant si droits, si nobles, qu’il côtoyaient tous les jours et en qui ils avait une confiance aveugle, avaient complotés : ils avait mis en place un stratagème machiavélique pour lui faire une surprise ! Son épouse, celle avec qui il comptait passer le restant de ses jours dans un amour et une fidélité sans faille, l’avait abjectement leurré, dissimulant sournoisement ses buts et son projet ! Sa femme ! C’est-à-dire son épouse !

        Maurice ne s’en remit pas. Il subit une violente dépression, au cours de laquelle de sourdes crises de paranoïa l’emportèrent. Le 16 juillet, il se suicidait, offrant à la fatalité le plus des cadeaux.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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