Journal d'un esquimau dans la fournaise
Aujourd’hui est un jour dont je me souviendrai longtemps. Il y a des souvenirs qui sont tellement marquants, qui se gravent si profondément dans notre mémoire, qu’ils sont en quelques sortes comme ses baroques traînées d’urine jaunissantes que l’on trouve parfois au milieu de la neige. La blancheur immaculée peut bien recouvrir tout l’espace et s’étendre à perte de vue, tout à beau être blême et lactescent, que cette toute petite trace de pisse va tout gâcher ; se tenir là, obsédante et obséquieuse, minuscule dans l’immensité d’une banquise éthérée. Et le blanc ne sera plus vraiment là. Il y aura ce jaune pisseux. Comme un bouton au milieu de la figure. Atroce. Ben aujourd’hui, pour moi, c’est pareil : mémoire toute blanche tâchée d’un seing rougissant.
Car en effet, j’étais tranquille dans mon igloo, en train de me les cailler sévère à la lumière d’une lampe à huile de phoque ; quand soudain, j’aperçois un homme qui pénètre à l’intérieur de mon meublé une pièce ! C’était Mamadou ! « Salut Akavak, qu’il me fait ! » Je lui demande comment qu’il va, et ce qu’il vient faire ici, sur l’île de Baffin, en plein hiver, ce con-là. Et là, Mamadou, il me dit qu’il veut me faire visiter son pays, l’Ouganda : « Aller Akavak, quitte un peu tes peaux de caribou et tes géants du vent, pour te réchauffer la panse en Afrique ! On est des vieux copains, et puis tu verras ce que ça fait un peu que d’avoir chaud ! » C’est vrai que l’idée de ne plus me peler le jonc m’aida à me décider. Et puis, Mamadou, il avait tout de même pas fait le voyage depuis l’Ouganda, traversé l’équateur, le tropique du cancer et le cercle polaire pour essuyer un refus catégorique de ma part. En somme, j’étais coincé, et ce n’était pas si mal : mourir sans avoir connu au moins une seule fois la sensation de chaud, ça me fait froid dans le dos.
Alors, j’ai connu le chaud. Cette étrange sensation. Bizarre. Indicible, indéfinissable. C’était comme une sorte de frottement, qui venait me brûler la peau. Une espèce de flamme dans l’air ambiant, qui cuisait tout ce qu’elle touchait. Comme si le soleil était à portée de main. J’étais dans le bleu de ces flammes dansantes que l’on allume dans nos igloos. Nu, je me sentais pourtant habillé, vêtu de d’une atmosphère qui semblait m’avoir pris dans ses mains, et me serrait dans ses bras affectueux. Le chaud, c’est comme un baiser. Tout autour du corps. Même à l’intérieur. C’est comme une claque, qui vous assènerait sur tous les membres pendant l’éternité. Une gifle perpétuelle. La chaleur, c’est un choc permanent. En vérité, ça n’en finit pas de gifler. Sans cesse sans arrêt. Et de faire des étincelles. On ne les voit jamais, mais on les respire. On les sent sur la peau. D’ailleurs elle en transpire d’émotion, la peau. C’est dingue. Incroyable. Le chaud, sacré nom d’un chien de traîneau ! J’ai l’impression d’habiter dans un feu de camps géant, de respirer partout l’air brumeux brumé de fumée et de touffeur, qui s’épanche mollement au dessus des flammes. Les choses y sont toutes troubles, vibrantes et pastellées, comme une aquarelle mouillée. On y suffoque. Je n’en reviens pas. Et toutes ses gouttes de sueur ! Comme c’est étrange ! De suer. Oh ! Et puis, ne plus sentir cette oppression piquante, pointue, aiguë : le froid. Là, il n’y a plus que du chaud. C’est une gifle, certes, mais qui contrairement au froid, n’en finit pas. Jamais. Le chaud, ça pique pas : ça serre. Ca n’étrangle pas, ça étouffe. A vrai dire, je ne sais pas lequel je préfère, entre le chaud et le froid. Il me semble que se sont deux sœurs. Mais qui ne s’aiment pas. L’une symbolisent la vie, bouillante et torride, l’autre, son domaine, c’est la mort : gelée, glaciale. Je crois bien que je préfère la première. Pourtant, je vais aller rejoindre la deuxième. Je suis un homme du froid. Je vais aller la retrouver.
Je sens bien qu’une fois dans mon igloo, ressentant de nouveau cette pertuisane piquante qu’est la froideur de la vie nordique, je reverrai le chaud, même si j'ai froid. Parmi mon peuple, rude et vaillant, à qui l'on a scandaleusement donné le nom de glaces infectes, je repenserai à l'Ouganda. Au milieu du froid, ma mémoire n’aura d’yeux que pour le chaud. Un peu comme on d’yeux que pour cette insignifiante traînée de pisse au milieu de l’immensité enneigée. Et ça, ça me fait chaud au cœur.