Le secret d'Aïdigalayou

Publié le par Jovialovitch


 

     Aïdigalayou jouissait de sa solitude lorsqu'à son levé, aux aurores, il respira l'air encore frais du petit matin qu'un épais et chaud voile allait bientôt recouvrir par les noirs rayons calcinant du soleil brutal. Absorbé par le souffle sémillant et hâtif, et porté par celui-ci, il était soumis à la tentation de sauter dans le vide, depuis sa fenêtre, tel Empédocle depuis l'Etna. Mais Aïdigalayou comprenait bien qu'une fin pareille, au coin de la rue, manquait sans doute d'un peu de grandeur ; aussi, se jetterait-il dans l'Etna comme tout le monde, mais ce, un peu plus tard. Ce n'est pas ici que je vais pouvoir explorer les entrailles de la terre pensait-il fadement en jetant un dernier coup d'œil terne au goudron sur lequel pouvait-on apercevoir, posée élégamment, une déjection canine, avant de s'écarter subséquemment de sa fenêtre ; l'air matinal se dissipait d'ailleurs et Aïdigalayou avait fort à faire en ce jour qu'il qualifia lui même de « folle journée » - comme à son habitude -.

     La véritable affaire d'Aïdigalayou était en vérité de rendre chacune de ses journées « belles », non pas dans le sens simple de beauté esthétique ou de grand bonheur, mais plutôt dans le fait de vagabonder, riant, dans sa pensée et de créer dans une même jovialité ; et tout ceci dans la plus profonde solitude. Surtout, il ne cherchait jamais la satisfaction afin d'avoir encore à faire le lendemain et les jours suivants. Mais il est certain que pour lui, chaque journée devait être un accomplissement.

     La plus grande jouissance d'Aïdigalayou résidait dans la capacité – exceptionnelle – de rire, seul. Le plaisir que lui procurait tel don était sans borne car il était la fois cause de son rire et celui qui le manifestait. Aïdigalayou était d'autant plus fier de ses rictus qu'il avait élaborer une thèse complexe sur le sujet : il pensait en effet qu'il était facile et d'une grande banalité de pleurer seul parce que cela provenait précisément de la solitude. En revanche il pensait que les gens, si dès lors qu'ils n'étaient plus seuls, riaient parce qu'ils ne souffraient plus de l'isolement, ces derniers n'envisageaient nullement la possibilité de rire seul ; chose ridicule pour eux, ou plutôt, et en vérité impossible ! Or Aïdigalayou était l'exception spectaculaire de sa propre thèse, ce qui ne manquait pas de satisfaire son ego généreux. Néanmoins, dans la vie accomplie d'Aïdigalayou, demeurait une tache d'encre noir indélébile qu'il ne parvenait pas à effacer, ce qui n'est d'ailleurs pas étonnant puisque cette tache est indélébile. Mais Aïdigalayou n'est pas de ces mauviettes cerbères, ou de ce ptérodactyles borgnes que l'on rencontre si souvent, non, Aïdigalayou est un être insatiable, acharné ; et ce n'est pas une tache d'encre indélébile de rien du tout qui va l'impressionner. Cette tache d'encre noir indélébile était justement la nuit. La nuit dont il ne savait comment l'envisager. Il se refusait, à ces heures de perte de lucidité et hallucinatoires, de chavirer dans la création. Le cinéma ou l'opéra-théâtre, où il se rendait parfois, le consternait et n'éveillait plus sa curiosité ni sa surprise depuis bien longtemps. Alors il flânait dans les rues enivrées et ne s'arrêtait même pas dans les bars où jadis il engloutissait l'amertume des bières et la rugosité des scotchs ; seul aujourd'hui le champagne recevait l'estime d'Aïdigalayou. Et puis, mieux que l'alcool, la solitude lui procurait une véritable ivresse. Dans la nuit, tout n'était que vulgarité abjecte et mièvreries protéiformes, pour Aïdigalayou, qui voyait bien que les gens nocturnes, "ces amas pustuleux" étaient bien incapables de rire seuls ! Ahaha les gros nuls ! s'esclaffait-il. Alors, pour se libérer de ces faux-jetons dont la joie n'est qu'apparente, il les fuyait, follement, en courant à en perdre haleine, vers aucun but, dans aucune direction, seul, heureux, il courait à travers la nuit agitée par les exhalaisons du sol brûlant et les scintillements ; il rentrait par la suite pour se reposer un peu et éviter l'infarctus.....et puis, il avait à rire le lendemain.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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