Journal d'un écrivain dans les tourments

Publié le par Jovialovitch


 

     Que valent les mots ? Rien ! Il ne valent rien, tout juste la peine qu'on les utilise ; ils ne sont qu'une suite vulgaire et accablante de lettres qu'on accole mécaniquement sans aucune cohérence et qui n'exprime rien de plus que des syllabes auxquelles nous avons tous associés un sens, le même. Mon audace, mon trouble aussi et - peut être par provocation - j'affirme que l'être le plus grossier, la vulgarité personnifiée par les traits rugueux et ampoulés d'une chair annonçant une âme détestable, j'affirme que cet être n'est pas plus vil, médiocre et médisant que l'individu le plus distingué qui juxtapose au nom de l'élégance, à un physique clair et élancé, le langage le plus châtié qui soit, faisant de chaque mot au contact délicat de ses lèvres vibrantes,  une perle rare. Celui-là, comme le premier, se trompe pitoyablement ! Car ils utilisent tous deux le même idiome, les mêmes mots qui n'expriment rien de plus de leur personne. Je note entre parenthèses que les phrases précédentes n'en sont pas moins dénuées de toute valeur et brillent par leur fadeur extrême et leur inexpression soporifique ; tout comme celle que je vous écrit dans la sueur et la honte, cher journal – et que vous ne méritez pas, je le sais – et celles qui vont suivre dans un élan crasseux et malodorant incontrôlé. Pourtant, je persiste et signe, je prétend que les écrits de Marc Lévy ne sont pas plus dégradants et disgracieux que ceux de Victor Hugo ! Ils ne disent rien de plus ! Les mots qu'ils emploient sont les mêmes, que diable ! Cette vérité là, j'en conviens, n'est pas prêt - tant elle est dure et brutale - d'être acceptée par mes contemporains. Néanmoins, le grand Socrate n'avait-il pas compris cela avant tout le monde ? et qui dans une cohérence totale, n'a rien écrit ?! Quoique je ne renoncerais pas à être Socrate, il me faudrait encore trouver un Platon. Et croyez-moi, un Platon ça court pas les rues !

     Mais voilà que je retombe dans le cas de conscience qui m'embourbe l'esprit ! Est-ce qu'il faut que je le finisse mon premier roman ? Enfin merde ! Si tous les écrivains étaient confrontés comme moi à cette question existentielle, combien de livres se seraient abstenus d'être écrit ? Et plus notre langage se détériore, plus notre littérature s'enfonce ! Voilà la réalité des choses ! Hélas, en vérité j'aurais du faire laveur de vitre, charcutier, ou même pizzaiolo.

     Point de Platon là ? Point de Platon ici ? Je devrais sans doute achever mon roman avec ma plume dont l'encre sera rempli de mon dégoût et de ma répugnance. Et pis t'façon je vais te le torcher vite fait ce bouquin et voilà ; ça vaudra bien un Victor Hugo, ben forcément, j'utilise les mêmes mots ! Et puis d'façons j'ai pas d'histoires ; je dis  rien du tout, mes personnages sont chiants, y'a pas de héros, pas d'espoir, pas d'émotion, pas de beauté, de la laideur et voilà ! Et si l'on vient ensuite critiquer mon livre je dirais que je ne comprend pas parce que je l'ai écrit avec les mots de Victor Hugo.... En fait il vaut mieux que je le termine pas ce livre, fianlement ; je vais te le bruler dès ce soir et ça sera aussi bien. Voilà on en parlera plus au moins et je vais faire pareil avec ce texte minsérable ; ensuite je ruminerai ma pensée et j'irai marcher sur les chemins callouiteux où je l'enseignerais oralement, voilà !


« HOMME LAID, CHAUVE, NEZ CAMUS, ETC. CHERCHE PLATON. TAILLE MOY. 19 ANS. YM. MOUSTACHE ET BARBE ABONDANTE. POUR ENSEIGNEMENT PENSEE ORALE. SOPHISTE S'ABSTENIR. »

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Publié dans Journaux intimes

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