Journal d'un homme heureux
Tout de même, comme c’est beau la vie. Ah ! Incomparable, l’existence. Que d’ivresse et d’allégresse ! Je suis gorgé de gaieté ; grisé de régal. Autour de moi, sous la béate bénédiction d’un ciel bleu doré de volupté, je vois le monde comme un pétale qui s’ouvre aux aurores et qui s’extasie d’euphoriques folichonneries. Point de larmes, point de chagrin. La guigne est en disgrâce. Quelle extase ! J’éructe ! Moi, ce que je préfère dedans la vie, c’est le soleil. Astre délicieux, je me délecte de ta suave chaleur ! Permet-moi de profiter de tes rayons, obliques faisceaux, falourdes et fagotins merveilleux ! Comme elles sont belles et invisibles, ces jaunes radiations venues du paradis ! Sillons de gloire dont le tendre chatoiement sent si chaud ! Fils enchanteurs, aubaines longues, et droites, stridences silencieuses qui fuyez du septième ciel ! Venez-en sur notre petite terre, qui se tourne et retourne ! Venez réchauffer ma peau ! Comme j’aime votre caresse, ce baiser de flamme que vous me faites, cette fière étreinte, fruit de fournaise qui me câline et me cajole ! Tendresse astrale qui m’enlace et m’attiédit. Soleil ! Ta chaleur lointaine, est la plus exquise mignardise de l’univers ! Et puis, il y a la nature ! Comme c’est beau, la nature ! Comme j’aime baguenauder sans but dans les sous-bois goethéens de nobles plaines ensoleillées. Que j’aime voir ces verts feuillages égrillards, traversés dans leurs fibres verdoyantes par ces mêmes rayons de soleil qui caresse mon visage, et qui dessinent devant le bleu du ciel un plafond céladon d’émeraudes et de jades. Que j’aime cette mer herbeuse de vagues vacantes et de mousse fleurée, nommée prairie. Que j’aime le gazouillis mordant tout surprenant des oiseaux. Comme ils chantent tôt dans la journée ! Bien avant que ne s’absente la lune, bien avant que ne s’éteignent les étoiles, bien avant qu’éclabousse sur la voûte du ciel le bleu purpurin des jours, voilà qu’on les entends chanter comme des Socrates dans la nuit. Peut-être pressentent-ils le soleil, qui de loin en loin, approche, toujours un peu plus, avec sa cohorte étincelante d’aube et de lumière. Que j’aime les animaux, ces mignonnes et gentilles créatures, qui vivent dans l’air et le pardon ! Peluches animées d’amour et de dévotion ! Sentiments naïfs d’une pureté de diamants, qui perlent en silence derrière leurs yeux noirs. J’aime leurs petits cris, notes de voix sans paroles qui s’élèvent de cette grande symphonie qu’est la nature. J’aime leurs mouvements maladroits et timides, qui gardent l’éclat immaculé des origines. J’aime aussi ce que la nature nous donne, et ce que nous autres lui empruntons ! Il nous faut boire ? Inventons l’œnologie, avec ses vins et ses saveurs sans fins, qui enivre papouilles et narines ! Il nous faut manger ? Inventons la cuisine, avec ses mets grassouillets et leurs cohortes succulentes de goûts et d’odeurs ! Il nous faut nous abriter ? Inventons l’architecture, et de ses rocs rocheux élevons par notre force des châteaux de luxe et de puissance, des villes étendues comme des forêts d’Amérique australe ! Il nous faut nous parler ? Inventons le langage, avec sa poésie et ses nobles assonances d’où surgissent douillettement les sens et la profondeur des mots ! Il nous faut nous exprimer ? Inventons l’art, et du fond de nos cœurs, tirons la matière de nos tableaux, de nos romans et de nos mélodies ! Ah ! Que j’aime l’homme et sa fortune ! Que j’aime tout ce qui m’entoure ; comme je suis heureux ! Et même si la vie n’a pas de sens, même si tout cela tourne à vide, que nous ne sommes tous qu’insignifiances fardées dans le néant de l’éternité perdue, même si aucun être suprême ne guide à toutes ces créations et que nous ne sommes que la fruit fragile du plus pur hasard, même si tout cela est vrai, tragiquement, follement, fatalement vrai, et bien je le dis : Terre, je t’aime ! Aussi mortel que je suis, je te respecte et je veux vivre par toi ! Du fond de mon cœur sans valeur ni postérité, je t’adresse mon amour indéfectible… mon amour d’homme, d'homme qui trouve en toi et en toi seul, la force et le bonheur de respirer !