In bed with Nicéphore Niepce
Conscient du degré d’achèvement de l’œuvre de sa vie, Nicéphore Niepce se terrait dans l’inquiétude fiévreuse de l’inventeur incompris de ses indignes contemporains. Criblé de dette, malade et fatigué, harassé par une tâche historique, Nicéphore était plongé tout entier dans le tourment et la souffrance. Et pour cause : ses travaux étant achevés, la photographie étant inventée, il fallait bien qu’il prenne le tout premier cliché de l’histoire de la science ! Immortaliser pour la première fois le réel ! Réaliser la première fixation permanente d’une image de la nature ! Et là est tout le problème, car à un moment si important de la connaissance humaine, la question se pose, claire et terrible : que photographier ? Quel modèle prendre ? A qui (à quoi) donner ce juteux privilège que de rester pour les siècles à venir : le première chose photographiée ? Nicéphore, il en était malade. Comme un chien, le pauvre. Il voulait photographier sa femme. Mais elle voulait pas la pauvre : cette invention étrange lui faisait peur. Et puis, c’était terriblement long. Elle aurait du rester une heure sans bouger devant l’objectif de son mari, vert de trouille et tout pâlichon de cette anxieuse irritation angoissée qui frétille horriblement dans le bas du dos, où s’écoule froidement les effluves suantes d’une peur incontinente. Et puis, tout de même, être photographié, c’est bizarre ! Alors Nicéphore, il se retourna sur un paysage. Quelque chose qui ne bouge pas. Qui ne se plaint pas. Mais la question n’en était pas résolue pour autant : quoi donc ?
Dans les affres souffreteuses d’une tâche séculaire, Nicéphore sentait alors poindre en lui, le plus affreux, le plus profond, le plus obsédant des doutes. Une incertitude totale. Un vertige devant les siècles devant lui. Il en perdait l’équilibre. Il vacillait devant tant de décennies. Il ne devait pas se rater. Il ne devait pas faire un mauvais choix. Sa photographie allait être le coup d’envoi d’une nouvelle ère pour l’histoire de la création humaine. Dans le rapport qu’auront les hommes avec ce monde vaste et mouvant qui les entoure. Ils auront la possibilité de fixer le réel, dans une immortalité de papier en noir et blanc. Un grand pas. Incontestablement. Un nouvelle technique. Une nouvelle science. Et peut-être même, comble de contentement : un nouvel art. Et la photo, la pionnière, la première qu’il allait prendre, allait être le coup d’envoi de cette nouvelle aventure, la bouteille de champagne que l’on jette contre la coque d’un fier navire lors de son inauguration. Ouverture beethovénienne d’une symphonie pour des siècles de nouveauté : son cliché, ultime, total, absolu, fruit d'une vie de labeur acharné, ne devait pas être raté !
C’est dans cet état de fébrilité transcendante et lucide que Nicéphore regardait un jour par sa fenêtre. Il voyait une cour, celle de sa propriété, le domaine du Gras, à Saint-Loup-de-Varennes. Et là, bing, ça lui est tombé sur la tronche : c’était ça ! Il fallait qu’il prenne sa photo ici, nulle part ailleurs ! Une illumination, sans prévenir, subite ! Rien à dire : intuition sublime, comme si l’Histoire le lui avait soufflé. Ni une ni deux, il exécute sans trembler la première expérience réussie de fixation éternelle du monde extérieur ! Au même moment, dans un arbre non loin de là, un petit oiseau prenait pour la première fois son envol…