Journal d'un insurgé en gestation
Le travail, je l’ai toujours dit, c’est important. Pour vivre, bien sûr. Mais aussi, et surtout, pour se réaliser. Pas en tant qu’employé. Non. En tant qu’homme, tout simplement. Il nous faut profiter du temps qui nous est imparti à vivre en ce monde pour le changer, le façonner à notre façon. Un mortel doit laisser une trace qui restera après lui ; qui sera en quelque sorte immortelle. Et ça, je n’en démoderai pas, ça passe par le travail. Aussi, est-il à mon sens extrêmement important d’avoir un travail qui nous plaît : façonner le monde, d’accord, mais à condition de la faire dans un domaine qui correspond pleinement à ce que nous sommes (n’oublions que travailler, c’est se réaliser). Au-delà de toutes considérations salariales, par-delà les diplômes et le lieu du travail, il faut que chaque homme trouve ce pour quoi il est fait, et que dans cette voie-là, précisément, il s’engouffre, et à terme, se réalise. Car travailler, c’est aussi, une fois la tâche accomplie, regarder ce que l’on a fait, et à partir de cette œuvre, se contempler soi-même. La chose est proprement impossible si ce que nous faisons de nos mains n’est pas le fruit de la plus naturelle volonté délibérative, loin de toute contrainte et autres embêtements.
Moi, mon domaine, je ne l’ai point trouvé. C’était donc bien la peine de me lancer dans ce long exposé analytique sur le travail. Vraiment, devant un comportement aussi sot, si profondément dépourvu de fougue et d’emportement, je m’étonne. Sincèrement. C’est vrai, pour un agrégé en philosophie, qui a tout de même une batterie de diplôme et un certain bagage culturel (et je dis cela en ayant éloigné de moi toutes idées vaniteuses de prétention), je ne devrai pas me comporter avec autant de calme, et disons le mot, avec autant de platitude, alors même que je me lève tout les matins aux aurores pour travailler une demi-journée dans une usine malodorante où je réalise une tâche abrutissante qui consiste à reproduire infiniment le même geste à un rythme effréné. Un travail dans la plus pure tradition tayloro-fordiste qui en plus de me démontrer à quel point ma vie est absurde, fait de moi un animal, en ce sens que ma conscience et mon esprit ne dirigent plus mes faits et gestes dans le cadre d’un projet, mais d’un programme. Je pratique le plus affligeant des automatisme : je fait des gestes sans y penser, sans le savoir, sans rien. Une bête servile, sans conscience réfléchie. Rien, un chien.
Et pourtant, malgré ce travail proprement esclavagiste (en vu de mon état d’épuisement physique et de la simplicité biblique de mon salaire misérable) dans lequel je ne m’accompli pas, mais où je me sens au contraire exploiter et aliéner, je ne me révolte pas. Point du tout. Je reste d’une sérénité olympienne. Mais enfin, pourquoi ne pas taper du poing sur la table, que diantre ? Pourquoi ne pas donner quelques éclaircissements à ma situation, dont l’insidieuse précarité m’insupporte ? Enfin, ne doit-il pas y avoir en moi, quelque fond de rage et de colère ? Je dois me révolter. Oui, certes, Camus ne disait-il pas que la conscience venait au jour avec la révolte ? Si, il le disait, j’en suis sûr. Il faut que je le fasse. Je peux bien y arriver. En plus, à vrai dire, je n’ai pas grand-chose à perdre. Tout de même. Enfin quoi. La révolte. La révolte. De l’audace. Oui. Bien. Certes. Je me révolterai. Oui. C’est ça. Disons. Demain. Voilà. Demain. J’irai voir mère-grand, et je me révolterai ensuite. Non mais. Disons vers 15 heures de l’après-midi. Voilà. 15 heures. Bon. OK. 15 heures. C’est un bon horaire. Pour la révolte, je veux dire. Très bien. Ah. Demain, ça va changer. Ils vont voir ce qu’ils vont voir. Certes.