Quelque chose en nous de cramoisi

Publié le par Jovialovitch

      Vu de l’extérieur, un vieux, c’est comme du papier froissé. Ou comme ces grande baies vitrées, où qu’on a jeter des pierres. C’est tout fragile, tout brisé ; tout ridé. C’est ça un vieux, une sorte de cabine téléphonique usée, abandonné, contre laquelle le temps à balancé des cailloux. L’ordure. Un vieux, même quand ça parle, c’est silencieux. Les vieillards, ce sont des statues perdues dans un square avec des fientes de pigeon sur la tronche : c’est tout mou, tout vert, et le plus souvent, ça pue. Pourtant, le vieux, c’est pas complètement mort. Y’a encore de la vie, dedans, au profond. C’est plus grand-chose, mais quand même, des braises, une petite étincelle. C’est ça qui compte le plus. C’est l’étincelle au milieu du naufrage. Comme une bouée, un bout de bois, une planchette pour rescapés. Et ça, c’est l’espoir. Pour les vieux, l’espoir, c’est les souvenirs. C’est bête à dire, mais ce qu’ils aiment le plus, c’est se remémorer leurs vieux souvenirs. Vieilles réminiscences d’un temps passés qu’ils ne vivront plus. Temps perdus, à jamais. Envolés. Voilà qui leur remonte le moral. En même temps, on peux le comprendre : envisager le passé, c’est toujours se détourner d’un présent qui, au bout du compte, n’est plus qu’une sorte de chute déraisonnée et incontinente vers un sol affreux et inévitable où ils s’écraseront tous : la mort. Alors voilà. Les vieux, ce que c’est. Ca parle d’avant. D’hier. De Jadis et naguère comme dit si bien Verlaine. De ce « temps » mystérieux, fantasmé, mystifié. De « leur » temps.e

       Quand ça parle des souvenirs, un vieux, ça rigole, et là y’a des larmes, des grosses, des belles, toutes fades grisâtres qui coulent dans les plis et replis de leurs charnues figures. Comme ça peut être fragile un vieux. Même quand c‘est heureux, c’est triste. Même quand ça rigole, ça chiale. Pauvres vieux. Justement, un jour, y’avait Claude et Lucien, dans leurs fauteuils énormes, entre une partie de belote et un tournoi de scrabble, qui discutaient de leur passé. C’étaient deux copains. Deux anciens prisonniers de la « seconde guerre ». Des vrais amis. Ils savaient mutuellement qu’ils seraient l’un pour l’autre le dernier. Alors ils en profitaient. Ils se disaient leurs souvenirs. Claude, il commençait toujours les discussions, bien qu’ayant une difficile élocution : « Et dis-moi, Lucien, y’a un sujet qu’on a pas abordé, du temps de notre jeunesse ! » Lucien alors, il se demandait de quoi, ils avaient point parlé. « Mais enfin, Lucien !... », et là, Claude, il faisait de ses grandes mains bleuâtres et tremblotantes une sorte de geste mystérieux, pour dire : les choses du lit. Lucien, il comprit bien vite, et il se mit à rire, de ce rire douloureux et quinteux qu’on ces séniles antiquités déambulantes, perdues, abîmées, décharnés dans l'Abyme.

         Après ce fou rire lent et pénible, nos de vieux reprirent leurs esprits ankylosés, et se mirent à réfléchir. Claude finit, comme d’habitude, par causer le premier : « Dis moi Lucien, tu te souviens de ta toute-toute dernière fois ? » « Tu veux dire, la dernière fois que j’ai fait crac crac ? » demanda Lucien. D’un geste laborieux à cause de son arthrite, Claude leva la tête de haut en bas pour répondre par l’affirmative. « Ah mais c’est que je m’en souviendrai toute ma vie ! reprit Lucien. La dernière fois, c’est quand même quelque chose ! » Même geste de Claude, plus mou encore. « Tu vois, comme souvent, c’était pendant l’été. J’étais dans un camping avec des copains. Dans la caravane d’en face, y’avait une fille. Elle s’avança vers moi. Elle était toute en maillot de bain. C’était Ginette, ma femme. Elle me dit qu’elle revenait de la pharmacie et qu’elle avait acheté des pilules bleues, en même temps que mes chaussures d’eau. Alors comme ça se passe dans ces cas-là, on est allé dans la caravane, et pis voilà ! »

          Claude, il en était tout ému. C’était une belle histoire. Le romantisme, bien dit, c'est quand même pas rien. Il aurait bien voulu raconter la sienne, mais c’était l’heure de la soupe. Tout de même : il était six heures moins le quart !

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Publié dans Nouvelles enivrées

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J
c'est bien cette histoire de vieux, je vais me pencher plus sérieusement sur tes histoires !
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