Journal d'un ambassadeur du rire

Publié le par Jovialovitch


            On dit que je n’ai jamais ris de ma vie. On me raille pour mon sérieux, pour mon flegme et m’a-t-on associé à un personnage acariâtre et grincheux que je ne suis pas. Car toute ma vie je n’ai cessez de m’esclaffer sur le dos de mes contemporains, ceux-là qui osent me ridiculiser alors qu’ils n’ont pas la moitié de mon humour, et surtout de la profondeur de mon rire. Car j’en ai rencontré des rires. Des moqueries, des rires jaunes, des rires de haine, de souffrance, etc. mais encore jamais je n’ai rencontré de rire authentique, celui qui ne s’exprime qu’intérieurement en opposition au primitif béatement vulgaire et artificiel de ces esclaffements grossiers que poussent des bêtes sans la moindre retenue devant leur télévision, comme dégueulant leur crasse à la face du monde qu’ils polluent impunément. Honte à ces individus incapables de rire seuls, totalement dépendants des prétendus humoristes immatures d’esprit, aussi illettrés que leurs incultes obligés, qui exhibent sans scrupules et sans honte une bêtise qui inspire davantage de pitié que d’hilarités. L’humour nécessite sérieux et finesse ! Aussi, comme j’en suis, je chie sur tous ceux qui n’observent pas ces deux exigences, imprégnés de stupidité qu’ils sont. Cher journal, ma vie aura été un échec car je n’ai pu me défaire de mon image austère, cher journal, tu es à ce jour le seul qui sache qui je suis. Mais tu sais aussi que l’humour doit être réservé à une élite et non à la masse poisseuse qui se marre la bouche ouverte et qui rabaisse le rire à une indignité qu’il ne mérite pas. Enfin, il est nécessaire d’acquérir une maîtrise du rire, le rire doit être élégant, juste et non s’exprimer en un éclat tonitruant. L’art de rire s’est perdu comme tout art en ce siècle. Voilà pourquoi il est absolument indispensable, pour sauver le rire, de l’interdire formellement à tous ceux qui n’en saisissent pas la dimension et le froissent à chaque utilisation. Lorsque j’aperçois un homme rire, le bruit qu’il diffuse me fend le cœur. Je me rend compte que le rire n’est pas pris au sérieux, qu’il a perdu toute valeur, sa crédibilité et n’est plus le privilège des gens d’esprit ! des gens qui en comprennent le sens exact. Pour tout dire, cette violation me pousse à pleurer. Mais comme je ne serais jamais avare de plaisanteries et de calembours en tout genre, cher journal, tu en conviendras ; le rire était le propre de l’homme, il n’est plus que le sale de l’homme ! Ahaha !

Messieurs, j’apporte le rire !

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Publié dans Journaux intimes

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