Aller et retour

Publié le par Jovialovitch

            Ce matin, Aïdigalayou se leva plus tôt qu’à l’accoutumer. Il devait s’absenter durant quelques semaines de la demeure familiale. Sa femme et ses enfants se levèrent eux aussi pour saluer comme il se doit le mari et le père. Aïdigalayou fut même accompagné par ces derniers jusqu’au pont de la rivière qui ne se situait qu’à quelque pas. Là, il embrassa une deuxième fois sa femme qui laissa échapper un petite larme dans le silence poignant des enfants impassibles. Elle voulue lui donner un sandwich et une bouteille d’eau pour la route mais il lui dit que cela était inutile. Alors, il respira profondément, passa par-dessus la rambarde de la passerelle et sauta dans rivière en éclaboussant au passage sa progéniture qui s’était penchée un peu trop à la barrière. Aïdigalayou se retourna une dernière fois en se laissant glisser au gré du courant et cria à sa femme effondrée, bien que consolée par les étreintes de ses petits : « Je t’enverrai une carte postale ! » Dès lors, on ne voyait plus du tout Aïdigalayou depuis le pont que la famille ne quittait plus.

            Aïdigalayou fut surpris d’atteindre si tôt la ville. Il se montra satisfait de la cadence des eaux et espérât poursuivre sa route avec le même courant. Mais il traversât la ville plus lentement tout en devant prêter attention à éviter les quelques embarcations qui arrimaient sur les quais. Le fleuve qui le portait le fit bientôt quitter la ville. Il franchît alors des forêts, des villages ; il rencontra des pêcheurs et sans doute éprouva-t-il une grande satisfaction, baigné dans une nature frétillante. Les jours et les nuits se succédèrent et Aïdigalayou ne perdit rien de sa félicité malgré le froid et le mouillé qui tantôt l’auraient poussé à nager vers la rive et sortir du fleuve définitivement. Mais il résista.

            Un matin, il fut stupéfait de ne plus voir la terre. Serai-je donc déjà en mer, prononça-t-il avec déjà la certitude d’y être. Son visage s’illumina et il éprouvait une grande fierté d’être parvenu jusque là sans aucune infortune car Aïdigalayou le savait bien, son périple n’était pas sans risques. Mais le plus dur restait à faire et cela ne dépendait plus de lui. Il commença donc à patienter parmi la houle ; il ignorait combien de temps cela durerait-il.

            Les jours défilèrent encore et Aïdigalayou eut de grandes frayeurs tant la fatigue l’emportait au bout de ses forces. Et, soudain, sans qu’il en eut réellement conscience, il se sentit léger et se dissipa avec lenteur dans le ciel aux bleuités. Son corps demeurait détrempé dans les nauges et le vent glacial, dans une telle altitude, le pétrifiait.

            Deux semaines étaient passées et la famille d’Aïdigalayou ne dormait plus de la nuit. L’angoisse qu’il ait dépéri, qu’il se soit fourvoyé dans les méandres assassins de son aventure folle hantait la mère et ses enfants eux-mêmes largement dépassés par les évènements. Le soleil radieux qui régnait depuis quelques jours n’ajoutait d’ailleurs qu’un peu plus d'inquiétude. Et pourtant vint un matin où l’on entendit le tonnerre gronder. Des éclairs attirèrent l’attention soucieuse de la famille qui ne scrutait plus que le ciel menaçant. Ca va pleuvoir se disait-on, histoire de se réconforter mutuellement. Et en effet, il plut dans un spectacle grandiose de lumière et de bruit. Derrière les carreaux, on ne pouvait plus patienter. Il va revenir criait-on. C’est sûr ! Rien ne semblait pourtant l’indiquer, le ciel était tourmenté et nullement différent d’un jour d’orage classique. Mais soudainement, un corps s’écrase avec une violence folle sur la route, tout juste devant la maison. Mon dieu ! C’est lui ! Tous sortirent avec joie mais l’appréhension ne s’était guère évaporée. Et pour cause, Aïdigalayou était impossible à reconnaître, dans le sang nageait sa dépouille sur laquelle tambourinait la pluie redoublante d’intensité. Alors la mère comprit à cet instant que son mari avait totalement négligé le problème du retour.  

Publicité

Publié dans Nouvelles enivrées

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article