La victoire est notre !

Parce qu’il était un pacifiste convaincu, parce qu’il voulait la paix perpétuelle, parce qu’il refusait toute sorte de conflits violents, Aïdigalayou, au petit matin, partit à la guerre, quittant ses deux enfants et leur mère. La tension qu’il supportait depuis qu’on l’avait informé de sa mobilisation avait épouvanté sa femme qui s’était dès lors essayée à convaincre son mari de ne pas y aller. Mais comment persuader un fervent défenseur de la paix alors que la guerre est imminente ? D’ailleurs, Aïdigalayou avait des formules fort bien tournées qui étaient autant de raisons de combattre. « La paix, c’est une guerre sans fin ! » pouvait-il clamer ces dernières semaines malgré un tourment qui au fond de lui le faisait hésiter.
Ainsi par ce matin de printemps, il partit lutter aux côtés de ses compatriotes, défenseurs résolus de la nation vacillante, qui tous refusaient la soumission, l’ennemi, la mort annoncée ; vouant leur cœur, leur vie à la liberté chérie, à la sacro-sainte démocratie. Le combat devait être sanguinaire, la lutte intense ; personne ne comprenait pourtant comment avait-on pu en arriver là. Mais la guerre était totale et les hommes avaient au moins une raison de se taper dessus, ils songeaient à leurs enfants, ils songeaient à leurs femmes. Et il en était ainsi pour Aïdigalayou dont le regard était porté, d’ores et déjà, sur demain, sur l’après-guerre, sur la victoire comme seul horizon. On ne pouvait trop dire de quel côté était l’avantage bien que numériquement, l’ennemi se révélait supérieur. Le souci des hommes était toutefois étranger à ces considérations et seul l’espoir d’un succès possible comptait alors.
Le sang coulait des corps estropiés qui garnissaient de leur dépouille le sol semblablement souillé, les foulées des soldats encore vivants parachevaient la désolation de la moquette humaine qu’ils piétinaient impitoyablement pour sauver l’honneur de ces derniers ; l’épouvantable champ de bataille voyait se dérouler une guerre sans merci, un choc monumental dont l’issu demeurait incertaine. Des deux côtés, la hargne était absolue, les assaillants hurlaient leur brutalité tandis que les défenseurs objectaient par des clameurs courroucées pleines de fureur et de ténacité. Les obus retentissaient dans la tonitruance et la douleur. Les pertes étaient abondantes et Aïdigalayou voyait, pour la première fois la défaite envisageable. L’ascendant psychologique de l’ennemi ravageait les esprits et l’on se croyait condamner. Aïdigalayou et ses compatriotes redoublèrent pourtant d’efforts afin de résister à l’emprise adverse qui les assiégeait, mais que les réciproques encouragements atténuaient au prix d’un combat intérieur non seulement pour la victoire, mais avant tout pour la vie. Aïdigalayou avait d’ailleurs la peur bleue de recevoir un obus dans la gueule, où d’agoniser là, sur le sol, en recevant une balle où n’importe quoi d’autre que l’on puisse soupçonner de tuer, aussi faisait-il parfois preuve de retenue, si l’on peut parler de retenue dans un assaut meurtrier. Cependant, il est évident qu’Aïdigalayou n’était pas d’une vaillance sans faille, la mort l’effrayait, le terrorisait ; mais ne combattait-il pas contre elle ? Soudain, sans qu’on sache d’où cela provint, on crût sentir l’ennemi faiblir, où du moins, estimât-on brusquement être pénétré d’une grande puissance, sans faille, une de ces sensations dévastatrices qui s’apparente à un accroissement violent de force. Dès cet instant, la certitude de la victoire était absolument incontestable. L’incertitude précédente s’était évanouie et l’on ne voyait d’autres issues que le triomphe. Et un quart d’heure après, la guerre était finie. L’ennemi avait été terrassé. Aïdigalayou exultait. C’était l’apothéose ! Aïdigalayou pleurait de bonheur. Il en oubliât toutes ses plaies, la victoire était plus forte que cela ; aussi n’avait-il jamais connu d’aussi grande joie de sa vie. Mais hélas, Aïdigalayou reçu subitement une balle dans la tête ; le combat fini, alors même qu’il embrassait à nouveau la liberté, qu’il regoûtait à la paix perpétuelle. « Damned ! » s’exclamât-il. L’enivrement l’avait rendu totalement inattentif ; sa distraction lui coûtât pourtant la vie. Lui qui s’était battu pour la paix, lui qui s’était battu pour son pays, pour ses enfants, pour sa femme, lui qui s’était battu pour la liberté, pour la démocratie, pour la vie, sous ses yeux, voyait dès lors tout s’évanouir. Pourtant, il ne ressentit aucun regret et lui que la mort hantait, se foutait finalement guère de périr après tel triomphe.
Ainsi Aïdigalayou mourut dans la joie et la bonne humeur.