Journal d'un désillusionné

J’ai cherché des grands hommes, je n’ai trouvé que des petits cons. Toute ma vie durant, j’ai côtoyé la médiocrité qui m’a amené à créer. A créer une oeuvre qui, plus que du dégoût, constitue un immense éclat de rire tonitruant plein de fureur et de désespoir sur mes contemporains imbéciles, claquemurés dans leurs buildings où s’entassent l’ignominie. Moi je suis cet homme résolu, monté au sommet de ces édifices froids et cadavériques et qui de là, a sauté laissant derrière lui des milliers d'analphabètes irresponsables pour lesquels je ne parviens encore à trouver l’adjectif adéquate tant les mots, si ils n’expriment certes que les choses médiocres, demeurent impuissants face à une telle infamie ; des milliers d’analphabètes détestables et visqueux dont la bassesse est inversement proportionnelle à la hauteur de leurs gratte-ciels qu'ils peuplent sans vergogne et intolérablement et qui tâtent avec grâce la bêtise universelle. Ainsi sautant de ce pic d’indignité, voilà que je me libère des mannes crasseuses de l’humanité blafarde qui ose impunément, et avec quelle prétention et mauvais goût, me servir de concitoyenne. Eh bien tout cela, je le laisse pourrir derrière ma sainte personne victime de la maladie humaine, hélas contagieuse, qui jamais ne pourra me corrompre, jamais s’emparera totalement de moi, la preuve en soit montrée par ma chute vénérable qui en vérité est l’ascension d’un homme retournant dans le néant fleuri où il fait bon vivre. Par répulsion, je quitte la honte, et m’enfuis vers la dignité, vers l’élégance dont on a enterré le sens. Je m’envole plutôt que je tombe, je respire dans cet air encore pur qui bientôt sera à son tour souiller par l’érection d’une nouvelle masse noire inopportune et qui défèquera sereinement sur des siècles d’architectures. A cet instant où enfin ma chute s’achèvera, moi, conscience du monde, j’aurai témoigné à l’humanité, par mon destin, par mon œuvre, l’expression de mon plus profond mépris, je lui aurai adressé, dans la distinction, cet adieu définitivement hargneux que l’on déclame dans une noire jubilation. Je rejoindrai mon dieu pour surtout ne jamais reparaître à la surface d’une mer où l’on ne fait que couler. Si au moins l’on pouvait saisir la dimension de mon message d'irrévérence, si au moins le pouvait-on mais je suis condamné au mutisme de mes semblables sourds et ne l’entendant même pas. Je serai éternellement l'incompris, et jamais me lira-t-on car il n’est guère difficile de s’élever au dessus d’une animalité grégaire pas même foutu de meugler ou de barrir. Je suis le posthume qui passe inaperçu ; même dans deux siècles on ne me lira pas et dès aujourd’hui je suis l’illustre anonyme. Ma chute touche à sa fin, le goudron bouillant m’apparaît comme la porte d’entrée vers la sortie de secours. Je me souviens en cet instant terrible mais rédempteur, de la phrase de mon beau-frère : « De toutes façons, c’est tous des cons ! » ô phrase divine……J’ai cherché des grands hommes, je n’ai trouvé que des petits cons (sauf mon beau-frère).