Tarakanova dans le ciel en fête
« Tout de même, cinq ans, ça se fête ! », clamait gaiement Clément Plateau, en empilant adroitement les cartons les uns sur les autres, dans la cale de l’avion. « Tu vois, cinq ans, c’est un aboutissement… une date butoir, un éloge pour le bilan. C’est comme qui dirait le moment de se retourner, et de se demander si on a bien fait rouler son affaire ou non ! » Il y avait aujourd’hui beaucoup de marchandises. Vraiment, ça allait être une grosse journée, avec pas mal de boulot. La soute de l’aéroplane allait être pleine à craquer !... un pur plaisir de voir comme elle roulait fort bien cette affaire. Un vrai miracle !
Le stagiaire aidait Clément Plateau avec dévotion. Il se disait à son tour que vraiment, cinq ans, c’était une jolie performance ! Avec son maître de stage, il commençait sincèrement à partager une fraîche admiration pour l’entreprise dans laquelle il évoluait avec une joie grandissante. Cinq ans ! Aujourd’hui ! Voilà qui le remplissait d’enthousiasme. Il n’était peut-être qu’un stagiaire parmi tant d’autres, il n’empêche qu’une douce sensation d’appartenance l’emplissait. Lui aussi, l’insignifiant apprenti, il faisait partie de cette grande maison !...
Après plusieurs quarts d’heure harassants, pendant lesquels il fallait transférer avec le plus de soin possible tous ces colis de l’entrepôt à l’avion, la besogne était bellement achevée. Encore tout fringant, bien qu’essuyant un front humecté des luisances chatoyantes de la sueur fidèle, Marcel Plateau rentra dans la calle, suivie de près par son stagiaire zélé. Une fois à l’intérieur, il appuya sur un bouton rouge, et la porte de l’avion se referma lentement, mais avec une gravité qui lui donnait des airs sublimes de solidité titanesque. Une fois la porte close, l’obscurité fut désavouée par une ampoule qui, comble de technicité avant-gardiste, s’alluma automatiquement. Clément et son stagiaire se trouvaient alors seules dans la soute de l’avion qu’ils avaient eux-mêmes remplis de paquetage bariolés. Ils sentirent le moteur de l’avion se mettre en branle, ils s’attachèrent avec aisance, et se délectèrent des douces sensations gastriques qu’offre un décollage réussi.
Une fois en l’air, dans le vacarme lourd et perpétuel d’un avion qui vole, Clément Plateau dit bien fort à son stagiaire qu’il était content de lui : « Si tu veux mon petit, je parlerai de toi à mon chef d'escadrille ! C’est bien rare de nos jours de trouver des petits jeunes qui n’ont pas peur du travail ! » L’élève en était émoustillé, intérieurement, il criait de joie. C’est son père qui allait être content. Clément parla ensuite du pot qui était organisé vers la fin de l’après-midi. Mais à peine avait-il évoqué l’anniversaire, qu’une lumière rouge s’alluma brusquement dans la soute de l’avion… « T’es bien attaché, mon petit ? » demanda Clément ! D’un signe de la main, le jeune répondit par une affirmative complice. Dès lors, la porte s’ouvra, et la rampe apparut.
Un vent brusque et total emplit furieusement la calle. Les deux hommes étaient soudainement pris dans la tourmente d’un environnement situé à dix milles pieds au dessus du sol, goûtant difficilement aux joies ardues de la stratosphère. Habitués, vivants la démence égarée des éléments aériens tout les jours, le maître et le stagiaire se mirent au travail sans coup férir : le jeune homme prenait vigoureusement toutes les fournitures, qu’il donnait dans la foulée à Clément, qui lui-même les jetait dans la vide… Hop ! Balancé dans les airs, le fret ! L’objectif était d’aller le plus vite possible : bing, un, deux, trois, quatre, sans s’arrêter, jusqu’à ce que la dernière malle aie été propulsée dans le vide profond et bruyant de l’atmosphère mourante…
« Oh ! On a mis à peine cinq minutes 36 secondes ! C’est notre meilleur score ! », s’écria Clément lorsque la tâche fut achevée ! Ils se tapèrent mutuellement dans la main, se congratulant l’un l’autre avec joie et fierté : « Bravo ! » Leur allégresse était d’autant plus grande que leur journée était finie : maintenant, il ne leur restait plus qu’à aller à cet anniversaire : « Tout de même, voilà cinq ans que la Poste est privatisée ! Ca se fête ! »