Journal d'une paire de fesses hégélienne
Moi, Hegel, je dois reconnaître, j’étais quand même pas très emballée. Ca me faisait peur : j’en était toute serrée. Vois-tu, cher journal, je ne sais pas si c’est la vie qui fait la conscience ou l’inverse, mais il se trouve que j’aime profondément la clarté. Je la trouve belle… Nietzsche disait qu’« il ne suffit pas de noircir de l’eau pour qu’elle soit profonde » Il aurait très bien pu dire la même chose avec nous autres les paires de fesses : nous sommes toutes très claires et en même temps toutes très profondes. C’était donc avec appréhension, et sans le moindre enthousiasme que je commençais la lecture de la Phénoménologie de l’esprit, chef-d’œuvre écrit par l’un des penseurs les plus complexes de l’histoire : « Hegel l’Obscure ». Or, moi, l’obscurité, j’en ai soupé. Si je peux l’éviter, je me fais toute petite et je m’en vais en catimini. En même temps, je me suis dit qu’il allait bien falloir un jour ou l’autre que je m’attelle sérieusement ce gros bouquin, considéré comme l’un des plus important du patrimoine littéraire de l’humanité, et cela malgré son inégalable complexité. Alors j’ai décidé de le lire, mais je ni suis allé que d’un fesse !
Et je dois dire que je suis en train d’en suer ! Tous les paragraphes me donne d’innombrables maux de crânes ! Pour sûr : c’est pas coton ! Diable, au début, j’en avais des boutons, de cette lecture. Ca m’a remuée. Pendant de nombreuses pages, j’en fus toute crispée. Ah ! On n’a pas idée ! Eh moi qui me frottait les mains à l’idée de lire l’un des sommets de la pensée humaine ! Je m’en lécher presque les babines, ce qui, mémoire de fesses, ne m’arrive pas souvent ! Ben, j’ai été déçu. J’en rougissais de colère. J’aurai pu, je l’aurai envoyer valser, ce foutu pavé ! J’en ai plein le dos, par-dessus la tête ! Sans blague ! Et le lecteur, il y pense, ce Hegel ? Ah, tiens, quand Schopenhauer et Popper disaient respectivement qu’il était un « charlatan » et un « malhonnête », ils n’avaient pas tort ! Devant de telles affirmations, j’applaudis ! Des deux mains ! Hegel, c’est un fesse-mathieu ! Bravo ! Vive Schopenhauer ! Non mais oh ! Moi, je suis très à cheval sur les principes. Le philosophe, faut qu’on le comprenne, sinon, à quoi bon ? Mais ces furibonderies ne m’ébranlèrent pas longtemps…
Car au fur et à mesure de la lecture que j’ai continuée de toutes mes forces, sans coup férir, le cœur battant devant tant de nuances, je ressenti soudain un sentiment vague de folie ! La folie d’une paire de fesse qui se scinde en deux !... Une partie de moi exécrait cet idéalisme qui s’effondrait devant la réalité, tandis qu’une autre sentait se déployer en elle une admiration totale. Une partie de moi, courroucée, crachait sur la tombe de cet aigrefin filochard, tandis qu’une autre, toute retournée d’une émotion dure comme un chancre fulminant, se sentait monter au sommet d’une montagne haute et sublime, devant l’aurore funeste de la pensée… Par Hegel, moi, pauvre paire de fesse, je me voyais à la fois bernée, roulée dans la farine, et à la fois surplombant le monde, toute emprunte du « Savoir Absolu » ! Mais que penser ? Finalement, que choisir !?
Il faut que je tranche ! Je dois me serrer les coudes ! Après tout, je suis libre : mon existence précède mon existence ! Suis-je hégélienne ou non !? Le crois-je ou non ? Ma raison ne sait que penser, mon cœur non plus ! Ah, cruelle indécision ! Vais-je m’en sortir ? Et si oui, serais-je entière ? Aurais-je encore mes deux membres ? Ou vais-je perdre ma lucidité dans ce terrible dilemme : mes deux fesses se sont engagées dans une horrible « lutte à mort » ! Oh seigneur non ! Pas ça ! Pourquoi faut-elle qu’elle nie toute les deux la liberté de l’autre ! Non ! Mes deux fesses, vous êtes toutes les deux libres ! Je vous le clame ! Je vous conjure à genoux de cesser ce combat ! Ah ! Hegel, vous me fendez en deux ! Je crois que vous avez touché le fond de mon être !... je vibre toute entière pour vous !... je doute encore, je n’ai pas encore tout compris, mais déjà je le sais : vous avez changé ma vie !