Journal d'un nécrologue qui compte les jours
Moi, la mort, elle me fait pas peur ! Je l’attends le pied ferme, moi, la grande faucheuse ! Ah ! Non mais sans rire : avoir peur de la mort, c’est comme se boucher les oreilles quand on passe à côté d’un gros tas de fumier : ça ne sert à rien. Or, ce qui ne sert à rien, faut bien convenir que c’est pas la peine de la faire. Et a fortiori quand il s’agit d’avoir les chocottes ! Non, mais sans blagues. Pouah ! La Parque, elle me fait bien rire ! Moi je la connais, la nuit éternelle ! Ah ça oui, j’ai même mis toute ma vie à l’étudier, le mort ! Je peux le dire : la mort, c’est toute ma vie ! Je suis un spécialiste, moi, eh !... un vrai de vrai ! Du saillant, emmitouflé tout plein dans un savoir abyssal du feu de Dieu ! Et j’en suis arrivé à cette conclusion : ce qui fait peur dans le mort, c’est qu’elle est inéluctable. C’est ça le nœud du problème. Total. Les gens, ces cons-là, ils disent : « Oh lala ! La mort, elle peut nous faucher n’importe quand ! » Mais enfin ça, c’est un leurre, de la pacotille ! Ce qui fait peur dans la mort, c’est pas qu’elle peut venir n’importe quand, dans cinq minutes ou trois décennies ; ce qui fait peur, c’est qu’elle viendra de toutes façons ! Elle guette à l’affût la vieille mégère, et à part le conte de Saint-germain ou Highlander, elle n’oublie personne !
Ca, franchement, je peux le dire ; je collectionne les objets de mort : guillotines, chaises électriques, potences, échafauds, géhennes et autre capsules de zyklon B. Je crois bien avoir la plus grande collection du département. Faudrait que j’aille le dire à la préfecture d’ailleurs…. Enfin bref : j’ai les plus illustres guillotines de la Terreur, les plus belles potences de Nuremberg, l’arme avec laquelle Hitler s’est suicidé et le bûcher de Jeanne d’Arc ! Et attention, ma plus belle pièce : un joli chandail… comment ? Un magnifique tricot, bien saillant, style année soixante-dix, parfait pour l’hiver !... Eh bien ? C’est le pull-over rouge ! En voilà, un objet d’adoration ! Non, sincèrement, je crois avoir là un beau spicilège, bien qu’il me manque la croix de Jésus (cela dit, j’ai peut-être un des clous)… Surtout, tout ça m’a donné matière à méditer à la peine capitale… La peine de mort ! C’est fascinant, tout de même. Quand on fait de la mort une punition ! C’est débile ! C’est d’ailleurs peut-être de là que vient cette crainte de la mort. Sinon, c’est que c’est consubstantiel à la nature humaine. Car les hommes, c’est bien connu, ils ont peur de tout ce qu’ils ne connaissent pas ! Et de la mort, que veux-tu, ils n’en savent rien de rien !
Ca va même plus loin. Pour eux, la mort, c’est morbide. Triste raisonnement que cela. Comme si la mort, c’était négatif ! Ridicule ! C’est comme ces minables de religieux. Dès qu’ils ont un mort sur les bras, ils se mettent à chialer pendant des plombes. Alors que pour eux, dans leur théorie foireuse de platonisme pour la populace, le mort, il arrive à la droite de Dieu pour l’éternité. Et s’il a fait une ou deux conneries, deux ou trois millénaires de purgatoires, et hop ! La vie éternelle ! On va quand même pas le plaindre, le mort ! Au contraire ! La mort, c’est la meilleure nouvelle qui soit ! On devrait la fêter, les enterrements, ça devrait être encore plus festifs que les mariages ! Mais non… tout le monde est là, tout noir, ça miaule, et vas-y qu’on met du pathos dans la cheminée ! Je dis ça en admettant qu’il y est un au-delà… c’est pas sûr… Rien est sûr : voilà d’ailleurs pourquoi la mort, elle fait peur au plus grand nombre ; elle n’est que mystère ! Mais moi, ce mystère, ça me fait pas peur ! Boum ! Pour tout dire, je suis comme la copine au pianiste polonais (enterré au cimeterre du Père-Lachaise) : je voudrai mourir par curiosité....