Journal d'une boule de bowling
J’en suis certaine ! La lutte jadis entreprise par nos aïeules s’achèvera bientôt ! Ah !... Et je le crois bien fort : la victoire sera nôtre ! Boum ! Depuis le temps qu’on y travaille, toutes ! Mon dieu, quel soulagement ! Bing ! Voilà qui me m’est du baume au cœur : je m’en sens toute légère, respirant la fringante légèreté d’un été qui s’achève… C’est quand même magnifique : cette ennemie héréditaire, cette bête froide et diabolique, cette veulerie nuisible et belligérante, enfin, nous allons l’avoir : la quille n’en a plus pour longtemps ! J’y mets mon billet ! Boum ! Non mais oh, cette bandes d’asperges frigides va pas continuer à nous pourrir l’existence longtemps ? Elles ont beau se mettrent en rond d’oignons, comme ça, bien en ordre à la romaine, que ça ne nous fait pas peur : vroum ! On fonce dans le tas, nous autres ! Et c’est pour ça, qu’on va la gagner, cette guerre fratricide qui dure depuis des décennies ! Parce qu’on a pas peur ! On se sacrifie… de vraies japonaises, du genre de celles de Pearl Harbor !Et puis faut reconnaître une chose : les quilles, j’ai quand même l’impression qu’elles ne sont pas dirigées par un stratège de la trempe de Napoléon, de Wellington ou d’Hannibal. Parce que franchement, à part se planter là, sur la défensive, prêtes à recevoir des coups, elles sont bonnes à rien, les quilles. C’est des minables. Leur seules avantages : c’est leur nombre. Y’en a des milliers, que dis-je des millions, de quilles. Sans doute la plus grande armée depuis celle des grognards ou d’Overlord. C’est pas pour dire : mais même si lors d’une bataille, j’en renverse tout un tas, que je fais un vrai carnage, façon « Chemin des Dames », ça suffit pas. Sitôt que je suis partie du champ de bataille, que j’en retourne dans mes tranchées, hop, y’a la relève qui débarque, avec une nouvelle légion, et nous voilà de retour au point de départ. Et contre ça, même l’attaque à outrance ça ne suffit pas ! Faut dire : on ne réussit pas toujours un strike. Ce n’est pas facile. Le pire bien sûr, c’est de tomber dans le bas-côté. Ca ne pardonne pas : nulle n’en est jamais revenue...
Hier, on a vu un discours du général. Il nous disait qu’on allait commencer dans quelques semaines la plus grande offensive militaire de toute l’histoire du monde. Un truc dément, façon Barbarossa. Ah, ça va chier, je le sens. Vlan !... je sens déjà souffler sur ma tête le souffle de l’histoire ! Un grand moment que ça va être… Ah, je suis impatiente, de rouler là, sur la rampe, dans ce no man’s land lisse et feutré, boisé d’un bois luisant… sacré nom d’un chien, je vais le traverser à toute vitesse, bien droite, farouche d’une volonté inexorable ! Je vais foncer dans tous les groupes de quilles que je croiserai, je vais me surpasser, exploser les scores, et vaincre, enfin, les vaincre, toutes ces maudites quilles, qui font le malheur de mon peuple depuis toujours ! Ah, je les exècre, et cette campagne ultime sera le moment rêvé pour qu’enfin, je puisse traduire en gestes de fer et de sang ma haine sans borne ! Je hais, les quilles ! Leur simple évocation me rend folle ! Bing, je veux les voir chuter, entendre le bruit sourd de leur effondrement sous la fureur vive et inaltérable de mon courroux… Je le sens, ça y est : les balles de bowling vont gagner la guerre… et ensuite, et ensuite, après la victoire, la libération, pour moi, comme pour mon peuple et pis, encore après, quel pied : ce sera enfin le quille !