Le Syndrome du pisse-mémé
Son idée était on ne peut plus simple, et rendait le génie créateur aussi accessible qu’une vieille chaussette décrépie s’étiolant mélancoliquement sous les lattes jaunissantes d’un lit de jeune fille flétrie par une existence psychiquement conçue pour l’atroce souffrance propre aux éternels insatisfaits. Odilon Teyssier en riait de bon cœur : il fallait qu’il se mette à boire comme un trou, à godailler furieusement, à ivrogner du feu de Dieu, à s’aviner la glotte à la polonaise, et à se mettre sur la courge à la santé de Louis VI le gros. Son but était simple : il ne devait plus écrire qu’enivré, sa plume devait suer la blancas et l’Absinthe, suinter la pompette et empester la vinasse ! Et pourquoi, après tout ? Mais pour avoir le génie de Rimbaud et d’Apollinaire !
Echec retentissant que cette expérience : non seulement, Odilon Teyssier n’écrivait pas grand chose une fois plongé dans l’ivresse (puisqu’il dormait) ; mais en plus, ce qu’il contait n’était pas fameux : cohortes désordonnées de mots sans queues ni têtes, pléiades laides qui roulaient bruyamment sur la vulgarité repue d’un rond de pelle alcoolisé... Il changea donc de tactique, et essaya la drogue, histoire de suivre Malraux, Baudelaire ou toute la trique des hachichins.... Pareil : suites longues et funeste de mots gutturaux, qui cette fois présentaient la particularité de ne pas exister dans le Littré...
Consterné, Odilon Teyssier ne s’en découragea pas pour autant. Il se mit à l’homosexualité. Après tout, Proust, Montherlant, Wilde, Truman Capote, Jean Genet… tous de la jaquette ! Sa décision était prise ! Quelque semaine plus tard, tout le Paris homosexuel lui etait passé dessus, et pourtant, pas une belle ligne d’écrite ! Rien, aucune souffle, aucune inspiration, du mou, du réchauffé, de la littérature pour salle d’attente ! « Peut-être que c’est parce que je suis pas allé assez loin ! » se dit-il un jour. Et il alla plus loin : devenu sado-masochiste, dévergondé, dépravé, oubliant toute moralité, s’adonnant au plaisir les plus scandaleux, il voulu atteindre le génie sulfureux de Sade, d’Henry Miller ou de Pauline Réage. Mais là encore, rien n’y faisait : que du morne, de l’amère, du pas mûre. En dernier recours, il s’essayait à l’antisémitisme… « Après tout, les grands le sont souvent : Céline, Schopenhauer, Voltaire, Kant… Tous des anti-juifs chevronnés ! »
Encore un raté, naturellement. Remarquons que c’est avec ce genre de raisonnements sophistiques que l’on fait d’un petit écrivain raté…un alcoolique, drogué, pervers plongé dans le stupre et incarcéré pour incitations à la haine raciale. Aussi, pensant devenir par là un grand prosateur tel qu’Hemingway, Gérard de Nerval, Primo Lévi, Romain Gary ou Stefan Zweig, Odilon Teyssier se suicida dans sa cellule, oubliant que la littérature, ça ne s’apprend pas.