Journal d'un guide perdu dans la nuit où rien ne luit
Parce que j’avais un mal de chien définitif à m’endormir. Parce que je renonçai à m’enfoncer lascivement dans les limbes fadasses d’un sommeil réparateur. Parce que je décidai de sortir de mon lit moite et inhospitalier. Parce que je me rhabillai et enfilait mes chaussures. Parce que je sortais de chez moi, le regard sombre et la mine ombragée. Parce que je commençai à marcher, solitaire et sans but, dans des rues mortellement endormies. Parce qu’il devait être trois heures du matin. Parce que le ciel était noir, et sans lune. Parce qu’il faisait doux et qu’un vent frais soufflait sur l’obscur macadam. Parce qu’à un moment donné, précis, écrit, providentiel ou hasardeux, j’empruntai une rue quelconque. Parce qu’au même moment, elles passaient par là : nous nous sommes croisés.
Elles étaient deux. Avec dans leur dos, d’énormes mallettes qu’elles traînaient maladroitement sur des caroncules en plastiques qui faisaient un roulement d’enfer. L’une d’elle m’appelle : « S’il vous plaît ! » Je m’approche. « Vous connaissez la rue Valbenoite ? » Je réponds que je connais un boulevard Valbenoite. Alors, l’une des deux me demande de leur expliquer où que ça se trouve. Je propose de les y mener : « c’est pas bien loin…» Alors on y va, tous les trois dans la nuit noire, au milieu de rues sans voitures.
Elles venaient de Paris, qu’elles m’expliquent. Y’en a qu’une qui cause. La moins jolie naturellement. C’était une brune, un peu enrobée, qui se traînait comme elle pouvait, avec le plus d’élégance possible quand on a une grosse valise à musarder, un imperméable de circonstance et 5 heures de trains dans les pattes. La seconde elle m’intriguait. Elle marchait à l’arrière, et puis, elle disait rien. Elle avait des cheveux blonds, que le noir d’une nuit sans lune cachait presque. Elle était haute, fine, avec un visage d’ange, et des lèvres pulpeuses. Mais son silence, sa démarche harassée, son retard lambinant et son regard bleuissant lui donnait la niaiserie enfantine des petites filles qui pendillent en répétant pour se justifier qu’elles ont des « petites jambes »
La première me disait qu’elles allaient dormir chez une de leur amie. Je n’ai pas bien compris ce qu’elles tournaient, à vrai dire. Mais après tout quelle importance ? On est arrivé boulevard Valbenoite. La blonde appelait leur hôtesse pour connaître le numéro de son immeuble. « 64 ». On y était presque. Arrivé las bas, la blonde était passée devant. Elle sonne, toute joyeuse. La brune me remercie, elle. On me surnomme le « guide ». Elles rentrent leur valise dans le hall d’escalier. Je leur souhaite un bon séjour, une bonne nuit, et le guide s'en va.
Et me voilà de nouveaux seuls. Marchant, mains dans les poches, dans les rues désertes, et de nouveau silencieuses. Je réfléchis, absent, à ce que je viens de vivre. Je me dis que ces deux filles, bien sympathiques, je les reverrai jamais. Je me dis que si j’étais sorti dix minutes plus tard, je les aurai pas vu. Je me dis que si je serai passé, comme ça, au pif moi ça, dans une autre rue, je les aurai pas vu non plus. Je me dis que je suis tout seul, perdu dans le rue. Je me dit que si ça se trouve, elles se souviendront de moi, qu’elle me décrieront à leur copine. Et puis je me dit que je suis mon chemin, que j’avance sur une route, sans illusion, dans la grande nuit, où rien ne luit, et que peut-être, la vie, c’est rien qu’une table de jeu, et je me dis que si c’était à refaire, je les accompagnerai de nouveau.