Madame la roulade
Quand Aïdigalayou eut trente ans, il voulut faire une roulade avant pour célébrer et exhiber au monde sa sublime souplesse. Hélas dans son malheur, il se brisa le doigt. Sa souffrance fut grande ; plus qu’un doigt, il perdait une partie de soi. Après cela, la vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue ? Finalement. Mais comme Aïdigalayou, avait un mal de chien, il descendit à l’Hôpital. Aïdigalayou était étranger à ces réservoirs d’impotents et de souffreteux. Et il eut soudain grande difficulté à respirer. « Comme l’air est lourd et pesant ici, comme l’air est malsain dans ces bas-fonds. » pensait-il. Il attendit longtemps avant qu’on daignât l’ausculter. « Ne vont-ils point se rire de moi et de mon ridicule doigt ? » se demandait Aïdigalayou tout paniqué de ne pas paraître cancéreux où démantibulé. On lui dit que cela ne devait point l’inquiéter et qu’il valait mieux qu’il passe une radiographie pour l’instant. Aïdigalayou sonda son cœur et se senti las. Il gémissait plaintes et râles sous les sarcasmes violents des relents douloureux qui fluaient et refluaient. « Ô saumâtre affliction, est-ce mon dieu qui me punit ? ». Mais comme il se présentait à l’accueil du Centre d’imagerie et de radiographie, il se trouva en face d’un visage si beau, si singulier, d’une femme si surprenante, qu’il fut bien surpris. « Bien curieuse créature... » dit-il à son cœur qui battait fort. Mais le temps pressait et on procéda à la radio. Tout était fracturé, effectivement. Pour seule consolation, on pansa le doigt d’Aïdigalayou et lui donna un rendez-vous en fin de mois. Il fut alors de retour chez lui, en son humble demeure. Durant toutes ces semaines, il demeura dans une profonde solitude et se morfondit dans la plaie béante de sa blessure interne qu’avait ouvert sa chute gymnastique, dans un mutisme dépressif. Toutes ses pensées étaient employées au souci de ce satané majeur et à la fatalité de l’existence humaine. Des heures ruminait-il ainsi sa dénégation végétative ; et dans son exil physique et cérébral, oublia le temps, enterra demain, oublia tout, ne pensa plus à rien et languit de nuits sans étoiles.
Quand Aïdigalayou vit la dernière feuille tomber des arbres, il se rendit à l’Hôpital car un mois était passé. A sa grande stupéfaction, il se trouva confronté à la si belle et hivernale secrétaire que les dernières feuillées automnales pensives et méditatives avaient délicatement recouvertes d’une fine couche factice d’éternel oubli. Il en fut ébloui ; et comme le soleil, il ne pouvait la regarder en face. Pourtant, percevait-il ses joues pourprées, ses insondables yeux, ses languissantes paupières qui les illustrent, son nez vagabond, sa fragile pâleur que dissimule vainement son air tendrement affligé et séditieusement désintéressé. Son sang glacé, il le sentait aussi, - Ô créature venimeuse - mêlé à son corps incandescent. « Voilà une femme à grand caractère, comme je les aime. » dit Aïdigalayou à son cœur toujours plus pinçant. Il y voyait tout en cette fille. Le crépuscule, des bouillonnements sous de la glace, des neiges éternelles et des vents de dégel, des chants nocturnes et des torrents matinaux. Comme on du vérifier le malheureux doigt d’Aïdigalayou, on le fit sortir de ses rêveries puis on le félicita. Ca allait bien. On lui dit aussi de revenir le mois suivant. Tourmenté et joyeux, Aïdigalayou s’en retourna en son domicile. Sa seule préoccupation était sa délicieuse chérubine, son inépuisable puits d’or et de vicissitudes, celle qu’il discernait espiègle, un brin vicieuse, dissolue, immorale, sucrée, exquise, parfumée, piquante, dangereuse, blessée, gaie et d’une tristesse infinie, une femme lointaine, maussade, émouvante. Aïdigalayou se figea net. « Bordel de merde, voilà que je cristallise bon dieu ! Je cristallise ! » mugissait-il dans l’agitation la plus véloce. Il s’étendit sous ses chaudes couettes pour amoindrir sons courroux et attendit que neigent les derniers flocons et que poignent les étoiles nouvelles.
Lorsqu’il revint à l’Hôpital, Aïdigalayou sentit qu’il avait mal au cœur. Il la revue, somptueuse. Toute touchante, toute fragile. On lui fit sa radio. Et on lui annonça ensuite que tout était fini, que tout c’était bien ravaudé et qu’il pouvait glousser frénétiquement. Néanmoins les yeux d’Aïdigalayou scintillaient. Il avait pourtant bien rêvé que toute sa vie il allait venir se faire radiographier, qu’on lui dirait que c’était bien et qu’il devait revenir le mois d’après. Mais il pensa dès lors, qu’il coûterait trop chère à la société. Tout cela prenait donc fin. « Damned ! » disait Aïdigalayou en admirant pour l’ultime fois sans doute le doux visage de son élégie. A cet instant, il comprit que celui qui partait n’était pas toujours celui qui s’en allait. Il sonda son cœur et le surpris exsangue, son corps était expirant. Elle fut troublante lorsqu’elle offrit à Aïdigalayou un errant sourire quant il s’apprêtait à pousser la porte définitive. Il détourna la tête pour lutter contre sa folle passion. Mais presque dehors, résonna brusquement une voix : « Simone ! » Les oreilles d’Aïdigalayou sifflèrent. Il cru défaillir. Il s’agissait d’elle ! Cela n’était pas possible ! Elle ne s’appelait pas Simone ! Comment pouvait-elle lui faire ça ! Ô blasphème ! Ô tragédie ! Ô sinistre moment ! Ô jour maudit ! Ô jour odieux ! Simone ?! Furieux, Aïdigalayou claqua la porte dans un fracas retentissant et jura que jamais plus, oh non jamais plus, il ne se briserait le doigt !