Les Carnets du dictateur, la quête épique
5 de avril
Sur un monde blessé, un manteau de feuille. Sur ce manteau de feuille, une couverture de neige. Sur cette couverture de neige, les traces de mes pas. Sur les traces de mes pas, mon ombre ! Au loin, derrière elle, la ville est déserte ; errent seuls les spectres et déambulent les bombes. Filant à travers les flammes qui se consument, la milice m’interpella. « Vous n’avez pas le droit d’être là ! » me dit-on. « Calembredaines ! » On rétorqua : « Il s’agit du couvre-feu !!! » Alors je repartis à travers les flammes et gagnai les montagnes limitrophes et la forêt m’abrita. Bientôt j’arriverais au village que je voyais poindre au loin. L’aube distillait les flocons de neige anthracites qui se déposaient sur le doux torrent violacé et y fondaient dans l’anonymat le plus total ! Je ne pus contenir à la vue d’un tel spectacle des larmes médiévales qui annonçaient la venue imminente d’un majestueux tire-jus grenat que je sortis dans un élan prodigieux d’une poche ventrale dérobée dans une gestuelle orchestrale et une dextérité dynamogénique. La fumée des cheminées lointaines volutait et en torsades capiteuses s’oubliait dans des nuages au teint similaire. Tout autour, le ciel était indécis et orange. L’odeur de la nature éveillée enivrait mes narines ectoplasmiques. Un arrière-goût de brûlé s’exhalait pourtant. Mes uniformes étaient recouverts d’une fine pellicule de suie qui me donnait une certaine image négligée d'indigne gueux. Au même moment, sans le savoir, la neige tombait sur la neige avec une lenteur redondante.
J’étais aux portes de la bourgade. Je frappais, on m’ouvra. « Monsieur ? » « Le dictateur. Monsieur le dictateur. » dis-je. Le silence survint en même temps que des effluves pestilentielles guères savoureuses. « Vous mangez quoi au petit déjeuner ici ? » me sentis-je contraint de dire. L’homme porta son regard désobligeant sur mon faciès gêné. Puis me demanda sur un ton de profond soulagement encanaillé (ce qui est très rare) si j’avais mes papiers. Papiers que évidemment je n’ai jamais. Je rajoutai simplement par un soucis d’ordre seulement despotique, qu’en tant que chef adulé de cet empire, il serait préférable de me laisser entrer et de pas trop me faire chier car je pourrais fort bien envoyer l’individu dans un camp, et que ça rigolerait moins. « Je suppose qu’il s’agit d’un plaisanterie » me dit-il sur un ton justement plaisantin qui me poussa d’ailleurs à lui donner mes papiers que je venais de trouver par hasard dans une poche. Après un bref aperçu, il finit par s’incliner et de saluer le dictateur, bienvenu au camp d’extermination de Trollin-sur-Lignon. En se relevant, il se présenta. « Maurice Barrès, commandant du camp de Trollin-sur-Lignon. » « Fort bien. » répondis-je à ce troubadour aliéné qui proférait tout pleins d’insanités sur le fait qu’il s’esbaudissait de ma venue inopinée sur Trollin et qu’il en était touché. Pour seule réponse, je souriais et entrais dans le village morbide. Dans ses appartements qui surplombaient le camp, il me servit un café. A la fenêtre, je demandai si des visites étaient organisées ? « En principe non, mais vous êtes le dictateur…. » Oui c’est vrai après tout, je ne suis pas la moitié d’un con, moi. Je suis le dictateur, merde ! « Très bien ! » dis-je alors. Il me fit savoir ensuite que mes ordres étaient ici respectés et appliqués à la lettre. Que nos résultats étaient des plus honorables et que dans la région, rien ne se faisait de mieux. Comme je ne comprenais pas tout, je lui dis que je voulais voir ce qui se passait un peu. « Formidable ! Suivez-moi.»
Nous partîmes donc errer loin devant nous au hasard, mais voilà. Il me semblai que je manquais de tenue à voir ce que je vis. Déplaisant, repoussant, d’une laideur absolue, tout cela était méprisable. Nous fûmes donc rapidement de retour. Il m’offrit une soupe de légume. « Vous n’avez pas du gigot par hasard ? » dis-je en m’esclaffant. Comme il resta de marbre, je lui demandai si cela ne le dérangeait pas de travailler ici. Il me dit qu’on s’y faisait. Et que l’odeur permanente, on l’oubliait vite. « ….combien de mort par jours ? » « Une centaine » répondit-il, flegmatique. « Mais bientôt nous passerons à deux cents comme vous l’aviez ordonné » « Bien sûr » Le silence dura le temps qu’il finisse d’ingurgiter une troisième tasse de café d’un jet. « L’ennemi est aux portes de la ville. » « On le dit » me contentai-je de répondre. Il hésita. « …vous….vous ne m’en voudriez pas si….si je quittai ce camp si ils arrivaient ? » Je répondis que non et que je comprenais son projet fou. Il me remercia chaleureusement et saisit mes deux mains qu’il étreignit avec ardeur. Il s’empressa ensuite de finir son bol de soupe dans la plus totale concentration. Et moi, est-ce que je fuirais ? Je suis le dictateur après tout. Et puis je n’ai rien à me reprocher, moi. Je n’ai fait que respecter les ordres !