La valse d'Aïdigalayou
Quand il rentra chez lui, Aïdigalayou était ivre. Il s’étendit sur son lit et observa les étoiles. Lorsqu’il eut médité, il se releva et dansa. Enfin, il chanta et se perdit alors dans les vastes confluents intempestifs de sa parole divinatoire. Quand il fut fatigué, il se coucha et dormit durant deux jours d’un sommeil profond qui le mena dans les plus abyssales profondeurs de la terre. Comme il n’y pouvait plus respirer, il se réveilla. Il sonda son cœur et s’aperçut qu’il était triste. Il s’en voulut ensuite d’avoir autant dormit. « Où est donc passé mon ivresse ? » « C’est elle perdue avec moi dans l’autre monde, dans les cavernes de mes songes obscurs ?» Il se leva, et partit en ville. Le soleil était au zénith et l’air chaud qui soufflait faisait dresser fièrement sa toison capillaire en fil de paradis, ce qui le rendit tout fier. « Le soleil au zénith, me surexcite ! » disait-il. Il rentra à nouveau chez lui et de la douceur des souffles et des parfums, il en avait conservé la profonde extase. Il sonda son cœur et s’aperçut qu’il était ivre. Il dansa et chanta. Après, il se parla à lui-même sur un ton dithyrambique et avec une grande politesse. Aïdigalayou ne pouvait s’entretenir mieux qu’en discutant avec lui-même autour d’une tasse de thé. Plus qu’une hygiène de vie, ses longues discussions lui permettaient de s’accomplir. Lorsqu’ il n’eut plus rien à se dire, le soir était venu. Il s’étendit sur son bon lit et scruta la lente évasion de l’astre solaire. Quand celui-ci eut entièrement disparu, Aïdigalayou perçut dans son cœur une flamme de nostalgie qui le rongea. Il pensa que le vent de la nuit permettrait de guérir son mal, alors il descendit vers la ville. Il transpira beaucoup et ses yeux étaient humectés de larme. Il but des eaux-de-vie et il vit qu’il allait mieux. Il marcha longtemps dans l’obscurité nébuleuse et aperçut une fille qui le suivit. Aïdigalayou sentit qu’il était ivre et oublia le temps. Comme il s’éloignait de la ville il fit demi-tour et replongea dans ses artères incandescentes et s’y égara. Il but beaucoup et il copula dans la fièvre tout en pensant à Jupiter, comme à chaque fois. Ensuite il vit qu’il dansait sur une corde à des lieux au-dessus de la ville qu’il ne discernait plus que par ses lointaines lanternes nocturnes. Ses pas le guidèrent alors vers la forêt musicale du petit matin. Des feux de joie s’y consumaient encore et il dansa avec la nature bruissante. Quand il en eu assez, il retourna en ville. Comme l’ivresse l’abandonnait, il but. Ensuite, il rentra chez lui. En chemin son cœur lui dit : « Voilà que jamais n’avais-tu autant frôlé la mort et aimé la vie. » Comme il était d’accord avec son cœur, il ne dit rien. Chez lui, sa maman lui dit qu’il devait arrêter cela parce qu’il ne faisait que se détruire lamentablement. Aïdigalayou répondit que non, et dit qu’il ne faisait que se construire. Sa maman lui dit alors qu’à cette allure, il ne faisait que se suicider. Aïdigalayou répondit que non et dit qu’il ne faisait que se condamner à mort. Sur ces mots, sa maman le laissa seul et partit et pleura à chaudes larmes sur le triste sort de son pauvre fils. Aïdigalayou sentit que son coeur s’attisait. Il dansa alors durant des siècles et quand il fut fatigué, il dormit longtemps. Mais quand il se réveilla, il souffrait beaucoup. Alors qu’il comprit qu’il ne pourrait être à nouveau ivre, il trembla et s’écroula sur sa carpette irritante. A l’instant même où il releva la tête, dans les variations du soleil et de la noirceur de sa chambre, Aïdigalayou vit, clair et terrible, l’ivresse éternelle. « Mon dieu, l’ivresse éternelle ! » Déjà ses yeux étaient éblouis par la béatitude et l’éternité paralysait son corps meurtri. « Comment cela est-il possible ?! » Il tenta alors de relever sa carcasse accablante, et dans un geste surhumain parvint à se tenir debout. « Faut-il donc que je fus si longtemps aveuglé ?! » Il failli choir mais se stabilisa finalement. Il sourit et, apaisé, ouvrit sa bouche asséchée d’où s’exhalait, comme un symbole, les dernières lueurs d’alcool. Enfin dans la jouissance tonitruante de la libération suprême, dans la volupté retentissante de la félicité céleste, il prononça, comme pour accomplir son exaltant destin, la claire et terrible vision de l’ivresse éternelle ! « La pêche à la mouche !!! » hurla-t-il. Et il dansa.