2008 : l’Horripilé de l’Espace
Le commandant de la station spatiale proféra âprement dans les rouages métalliques de son énorme engin voltigeant joyeusement dans l’atmosphère terrestre : « Sergent Lagune !... au rapport ! » Ce dernier, échappant à la loi de la gravitation universelle, lévitant au hasard des couloirs blafards de l’immense bâtiment aéronautique, arrivait laborieusement, par ailleurs terrifié à l’idée de recevoir une sévère correction de la part de son irascible supérieur hiérarchique. « Garde à vous ! » hurla celui-ci, une fois que Lagune était parvenu à destination. Se tenant soudain d'aplomb, les jambes roides, le torse raide, la tête relevée, et les bras collés le long de son buste rigide, Lagune s’exécuta. Au bout quelques secondes, le voilà qui tournoyait comme un stylo que l’on jette dans l’apesanteur. Le commandant, éminemment consterné, prononça un « Repos » las et fatigué.
Lagune s’empressait d’abandonner sa posture indélicate de barre fixe pour maître nageur, et agrippa rondement une poignet quelconque, histoire de ne pas voleter comme un grain de pollen d’un bout à l’autre de la pièce. « Lagune ! » hurla brusquement le commandant à l’encontre de son indigne subordonné, « qu’est-ce que cela veut-il dire !? » L’autre, soudain blême, baissait les yeux. « Pouvez-vous m’expliquer l’impardonnable bavure dont vous vous êtes rendu l’incontinent fautif ? » Le silence demeurait la seule réponse de l’autre, tout grelottant d’un effroi incompressible. « Allez-vous finir par répondre nom d’un chien !? Ah ! Si je m’écoutai, il y a longtemps que je vous aurai jeté à poil dans l’espace intersidéral ! Pouah ! » A cette inamicale menace, l’autre fut comme blessé. Tout de même, tant de violence, ça lui faisait mal !
« Je vous rappelle, tout de même, sergent Lagune, que nous sommes ici sur une station spatiale internationale, que tous les gouvernements ont les yeux rivés sur nous, que nous pesons des milliards de milliards de dollars, que nous représentons le fine fleur de l’intelligence humaine, que nous culminons à 70 kilomètres au dessus de la terre ; et je vous rappelle donc que dans ces conditions extrêmes, on ne passe pas à la machine à laver les combinaisons de ses confrères à une température irrationnellement bouillante ! » C’était clair, net et précis. « Rendez-vous compte, sergent Lagune, que par votre faute, les 40 astronautes qui habitent cette station en permanence sont privés de combinaison de rechanges à leur taille ! Songez qu’à cause de vos inqualifiables maladresses, toutes nos combinaisons ne vont plus qu’a des enfants de 5 ans ! Mais pour l’amour du ciel, que vous a-t-il pris de les laver à 90 degrés ? »
Lagune était confus, profondément ennuyé pour tous le monde. Il ne comprenait pas son erreur. Il pensait, triste et chagriné, à ses spationautes, qui allait devoir faire leurs travaux nus comme des vers, planant discrètement dans les couloirs de la station. « Sergent Lagune ! Vous imaginez un peu la situation où vous me mettez ? » Lagune pour la première fois, releva la tête. Cette fois, on allait lui en apprendre, et non plus l’accabler de choses qu’il savait déjà. « Lagune ! A cause de votre méprisable incompétence, je vais devoir demander au Président des Etats-Unis de nous envoyer la station Mir en avance, pour nous faire don de slips et de paires de chaussettes à notre taille ! Pour quoi je passe devant lui ? Hein ? Hum ! Mais sachez-le : je vous hais ! »
Lagune repartit, il rentrait comme il pouvait dans sa cabine. Une fois à l’intérieur, le sourire revint aussitôt sur son visage, et il sortit d’un tiroir les minuscules combinaisons de ses collègues, rapetissées par sa faute. Il était content : comme prévu, ces vêtements tout courts iraient parfaitement aux quelques peluches qu’il avait emmené d’en bas ! Ah ! Ah ! De beaux jours se préparent !...