Le Carpatisme - Le déclin

9.
Ce que j’entends par l’art moderne*. J’ai eu le grand malheur, il y a de cela un mois à peine d’assister à une représentation théâtrale d’une fameuse pièce d’Albert Camus (Les Justes) qui tourna en l’occurrence au massacre, et qui fut lamentablement souillée par une mise en scène aussi détestable qu’insignifiante, augmentée s’il vous plait, d’une improvisation qui la rapprochait plus d’un numéro de cirque que d’une tragédie au fort contenu politico-philosphique. Au-delà de la haine qui m’étreignis de ses serres glaciales, avec lesquelles je parvins toutefois à cohabiter jusqu’à ce que le rideau fictif chut, je conclus la chose suivante : que le metteur en scène avait eu une seule et unique volonté, celle de ne pas plaire. Bon effectivement, force est de constater – et je m’incline – qu’il a brillamment réussi. Faut-il donc que ces gens-là soient de grands masochistes pour désirer une telle répulsion du public ? Mais ne s’agirait-il pas plutôt d’une vengeance ? Car que veulent-ils sinon rompre avec un théâtre beaucoup trop « académique » à leur goût qui cultive une certaine image de la perfection, ces artistes ? Ils veulent rompre, que diable ! Rompre ! Et parfois à tel point qu’on entend parler de non-art (Marcel Duchamp), qui je traduis, ne signifie rien d’autre que anti-art. Il y a vengeance ! Et si il y vengeance, il y a faiblesse !
En appauvrissant les choses, en entretenant la précarité, l’œuvre ne renvoie plus que l’image de la faiblesse de l’artiste qui tire, on peut le penser, jouissance de l’imperfection de sa réalisation, donc de la sienne. En vérité il en a pitié le bougre, il compatit et s’en satisfait parce qu’elle provient de lui. Et lui, si il adore le laid et répugne le beau, si il chérit ce qui inspire la déchéance et exècre ce qui intègre le souci esthétique, c’est parce qu’il considère que tout est sans valeur, que la vie n’a aucune valeur, que l’art n’a pas de valeur (voilà le non-art !) Or l’artiste, dans sa définition, serait celui qui recherche la belle forme à travers laquelle s’exprimerait une pâle angoisse, quelque chose d’indicible, bref un aspect qu’il mettrait justement en valeur. Et là, quoi mettre en valeur, puisque rien n’a de valeur chez le moderne ? Il y a contradiction.
Faut-il revenir sur les causes de cette funeste perdition ? L’illusion de l’affranchissement ! La fin du rapport au monde, bref, la fin de toute conquête de liberté, la mort des instincts créateurs. Instincts créateurs qui trouvaient alors leurs pleins accomplissements dans la volonté de l’artiste exprimée, dans la lutte permanente, dans la transfiguration du réel. On le voit, l’art moderne, en plus de ne pas être de l’art et de dire « non », semblerait ne pas être étranger au déclin des stocks de sardines du Pacifique !
* Non pas en tant que "courant" mais en tant qu’art contemporain qui se veut être son aboutissement.