Les Carnets du dictateur, trentièmes préludes

Publié le par Jovialovitch


21 de mars

           

            Tous les jours depuis qu’il a regagné son humble demeure, le Monomaniaque, à sa fenêtre, n’a pas quitté des yeux ma chambre dérobée. Je m’aperçois à ce jour, tandis que je rédige mes affres quotidiennes, qu’il est particulièrement difficile d’être le voisin d’un Monomaniaque ; je n’y avais jamais songé auparavant ! Je pourrais bien entendu le faire exécuter ce pauvre fou, afin qu’il cesse de m’importunez de la sorte, mais voilà que j’éprouve une pitié qui m’en retient. Car voilà bien une chose insupportable : celle de se savoir incessamment observé. Je lisais d’ailleurs l’autre jour le délectable ouvrage de George Orwell, son idée de Big Brother n’est certes pas mal, mais mon cas est on ne peut plus intéressent et tragique : je suis moi-même un Big Brother épié par un autre Big Brother ! Alors ça, permettez-moi, cher journal de vous le dire, c’est ce que j’appelle le comble du paroxysme ! Et ne venez pas me parlez de paradoxe ! Moi, dictateur ! Moi, guide d’une nouvelle forme de spiritualité, moi, dont la réalité m’oblige à dire, bien que cela blesse ma légendaire modestie, qu’on me voue un culte de la personnalité rarement égalé, même si mes faiblesses vagabondes et actuelles m’empêchent de prendre en main pleinement ce que j’appellerai mon fils, c'est-à-dire, mon Empire, mon peuple, moi le solitaire, mois qui n’est pu encore me marier, moi qui n’est pu avoir d’enfant, ben forcement je suis stérile.

            L’autre jour, j’étais délicatement à ma fenêtre, je regardais passer les cons, et me reposai parce que j’endurais, tel le Christ, la calamité nauséabonde de ma foutue maladie à ma voûte plantaire, bref, étais-je ainsi à la fenêtre et bien qu’hanté perpétuellement par le regard du Monomaniaque sur ma personne, je m’efforçais de vivre avec, c'est-à-dire, détaché. Et puis, - damnation ! - je ne pu me retenir de dévisager un instant le Monomaniaque, histoire de voir si son regard était toujours braqué sur moi, on ne sait jamais, après tout. Eh bien oui, il me contemplait ! A cet instant précis je manifestais alors un certain besoin de m’enorgueillir d’une quelconque pitance. J’avais faim, et de plus en plus. Je quittai donc des yeux mon curieux compère et me dirigeai tout naturellement vers le frigo lorsque un déclic se fit dans mon crâne : je me souvins qu’il restait du gigot au frigo ! J’en pris un bout, le fis chauffer et m’en délecta ensuite. Après le repas, je fus brusquement fatigué et demeura sur ma chaise, assoupi. Une heure passa et je me réveillai. Pour la première fois, j’étais parvenu dans une recrudescence d’héroïsme, à nier l’existence du Monomaniaque et de son regard incommodant, ainsi avais-je réussi à m’endormir dans la chaude quiétude de ma solitude désintéressée. J’étais délassé, léger, bien. J’eus hélas le malheur d’effectuer, à mon réveil, une rotation faciale pour m’apercevoir qu’au travers de ma fenêtre de chambre, le Monomaniaque était toujours à là, immobile, il me regardait. « Enfin mais cela n’est point possible, ces paupières ne battent pas, et voilà plus d’une semaine qu’il demeure immobile, qu’il ne boit ni se nourrit. Même pas une envie de pisser ! Cela ne s’est jamais vu, cet homme n’est pourtant pas mort ! Je ne suis pas victime d’une illusion, cet homme est là, bon Dieu ! » Face à cette incompréhension totale, qui dépassait tout entendement cartésien, je fus épris d’une haine violente. Je voulus me débarrasser de ce type dans la seconde, me venger de son existence illégitime, qui n’est d’ailleurs pas sans manifester une certaine suffisance. Je pris ma carabine – celle avec laquelle j’abas habituellement les pigeons et les sous-hommes - et lui tira dessus. Une fois, deux fois, trois fois,….Aucune balles ne l’atteignais bien que sa fenêtre ait éclaté en milles morceaux. Au bout d’un moment de toute façon, mes spasmes nerveux m’avaient détourné de ma cible, et tirai n’importe où, n’importe comment. Je l’insultai de tous les noms lorsqu’un violent soubresaut que je fis me sorti de ma rancœur. Tel le fakir piétinant des planches à clous, je me sentis violemment piqué aux pieds, pire, transpercé ! Je bondis sur mon infâme lit afin d’éviter de m’éviter toute souffrances supplémentaires. « Mais c’est un complot, ce n’est point possible ! » m’exclamai-je. J’eus l’idée alors de refaire appel à ce cher docteur, qui m’avait la dernière fois, coquin qu’il était, glissé son numéro de téléphone qu’il avait lui-même délicatement inscrit sur un bout de papier. Je l’avais laissé sur ma table de nuit juste sous mon radio-réveil branché sur Radio-Vatican (on a tous le droit d’avoir ses petits plaisirs, non ?!) Je fis quérir un téléphone, composa avec amour le numéro de mon cher docteur. Je préparai ma voix à la douce tonalité d’un probable « Allo » quand je fus surpris de tomber sur une gonzesse. « Heu….je voudrais parler à votre, enfin au Docteur, je…je suis un intime, enfin…..un proche…..un ami quoi ; et voyez-vous je souffre terriblement à la voûte plantaire. » C’était sa secrétaire. Elle me passa le docteur. « Allo !? » « Oui, c’est moi, le dictateur vous savez ? » « Ah, bonjour monsieur le dictateur ! » « Pourriez-vous passer me voir, je vous prie, j’ai affreusement mal aux pieds…. » « Mais naturellement. » « Merci monsieur le docteur. » Il vint vite le chenapan. Quand il entra je revis toutes les sinuosités nerveuses de son beau visage sévère et grave. Il vint avec sa secrétaire, elle avait l’air irrité, mais était terriblement belle. Je ne pus m’empêcher de dire : « Mais dites-moi docteur, cette créature est-elle bien humaine » désignant la secrétaire surprise. « Enfin monsieur le dictateur, il n’y a que des gens respectables dans mon cabinet. » « Je voulais dire qu’elle avait tout d’une déesse. » « Il n’y a pas de ce genre de femme dans mon cabinet non plus ! » conclu-t-il avant de reprendre, « Quittez tout, sauf votre chemise, votre pull-over, votre slip, et votre pantalon. » J’ôtai donc mes chaussettes. Il s’approcha. Ses mains douces vinrent malaxer mes pauvres pieds. « Enfin docteur, vous ne faites pas dans la dentelle ! » Il paraissait ne pas entendre ce que je lui disais. Mais je me tus car je ressentais un plaisir intense. Y’a pas à ire, il sait y faire ! Sa secrétaire ennuyée, tournait en rond dans ma chambre avant de s’approcher de la fenêtre. Je crois qu’elle aperçu le Monomaniaque parce qu’elle fit un pas à reculons. Et elle dit : « Il reste du gigot au frigo ! » « Oui, je sais !!!! »

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