Traction Animale
En direct des Impromptus Littéraires
Aujourd’hui fut pour moi un grand jour. De ceux dont on se souvient plus tard, d’un souvenir vivace, presque précis, en tout cas ému. Aujourd’hui ai-je conduit une fascinante discussion avec un penseur métaphysicien hors du commun. De ceux dont on se souvient plus tard, d’une ressouvenance robuste, un brin admirative, en tout cas tendre et fraternelle. Car en effet, ce penseur m’a tenu un discours magnifique sur la vie : il ma déroulé l’une de ses plus fascinantes théories sur l’existence, sur le sens de laquelle il a conceptualisé une formidable dialectique. De celles dont on se souvient plus tard, d’une réminiscence sourde, mécanique, comme ancrée dans notre mémoire et dans notre chair…
Tandis j’avançai platement devant lui, en baissant les yeux, et en pliant ferme mes genoux tremblotants d’une peur nimbée de légitime vénération, voilà que je lui tendais ces maigres paroles (d’une voix si fluette qu’on eut dit que la puberté m’avait oublié sur son grand ordinateur, ou que j’étais un castrat en RTT) : « Maître, dites-moi qu’elle est le sens de la vie ! » Alors, il sortit de l’ombre : il était grand, vieux, d’un charisme passionnel, doté des longs cheveux blancs de l’hiver, qui, coiffés d’une calvitie sévère, semblaient dessiner la crinière des lions chauves. Il était barbu, droit, d’un nez aquilin qui toisait haut jusqu’aux cieux. Son regard était vif comme celui du passereau, sa mine était bonne, comme celle du crayon. « Le sens de la vie, clames-tu, jeune disciple ? » reprit-il, en souriant. « Mais enfin, jeune disciple… C’est une calèche ! »
« Une calèche ?... » demandais-je, un peu hébété par cette réponses inattendue. « Mais oui, une calèche ! Juvénile épigone… Juvénal Epictète… ne jubiles-tu point de l’en savoir enfin !? La vie, c’est rien d’autre qu’une calèche !... une chiche coche ! Badaboum ! C’est une roulotte, l’existence, mais bien sûr ! Une maudite carriole, la vie, un fieffé fiacre, rien de plus ! Ah ! » Je ne comprenais pas les aboutissements d’un tel discours. Il le sentit : « Attends un peu que je t’explique, sec impie ! Ne grimace point ! Au début de la vie, sais-tu, l’homme, est dans le landau de ses parents… Il se laisse mener, le disetteux, ça dure ainsi pendant vingt bonnes années !...
« Mais arrive un moment où l’homme est sortit de la calèche de ses parents : de gré ou de force, avec exaltation ou avec des coups de pieds à la croupe, c’est pareil !... et l’homme se retrouve seul, à avancer solitaire dans sa calèche ! Alors t’as les vils philistins, qui partent avec des meilleurs pouliches que les autres : le talent, la fougue, l’instinct, voir même des étalons formidables, pur sang espagnols rares de nos jours : comme le génie ! Mais y’en a, les loqueteux poisseux, qui tombent sur des vrais bourriques, pouah…pâles palefrois que sont le vice, l’oisiveté ou la bêtise ! Toujours est-il qu’il faut galoper ! Quelque soit sa diligence, il faut galoper ! Et là encore, t’as les bidards, qui choisissent les bonnes routes, qui prennent de jolis raccourcis et voient les jolies paysages, pis y’a les autres, les déveinards, qui se perdent, font demi-tour, et tout ce qui s’en suit…
« Souvent, on ne reste pas seul longtemps dans sa calèche ! On y fait venir une petite donzelle, on y engrosse, et hop : voilà la descendance ! On y apprend l’art de la traction animale, et puis, on les jette à l’heure tour sur l’autoroute de l’existence ! La vie, c’est ça ! Y’a des règles à respecter : un code de la route et de gendarmes ! Y’a des fourbes qui nous veulent du mal, qui nous rentre dedans, et qui nous font chier, rien que parce qu’il existent les malotrus ! Dans tous ça, faut se trouver un sens, une sorte de direction. Au fond, y’en a pas de direction: la vie, elle a pas de sens, c’est comme atour de Paris, les autoroutes elles partent de tous les cotés… C’est à toi, et à toi seul, de choisir le sens de ta vie ! De choisir ta direction : tu veux aller en Bretagne, en Alsace, dans le midi ou dans le Nord ? Tu choisis ! Boum ! Mais attention : quelque soit le chemin que t’as prit, quelque soit ta veine ou ta rombière, la route, elle finie toujours par un cul-de-sac ! »
Des larmes d’émotion ont perles sur mes joues devant la beauté platonicienne de telles paroles… Je lui proposai de le ramener chez lui… Mais le philosophe me répondit : « Inutile, petit, je suis à pied ! »