Une sale affaire assurément !

Publié le par Jovialovitch

paul_giamatti4.jpg    « Sale affaire assurément ! » C’est bien ce que se disait l’inspecteur Vérole, en regardant amèrement le jeune corps mutilé de celle qu’il allait désormais désigner du nom morbide et triste de Victime n°7899… « En voilà une sept milles huit cents quatre-vingt-dix-neuvième ! » C’était en effet l’énième victime d’un abominable danger public, tueur en série perfide et pervers, surnommé par les journaux à scandale : le Tueur fou. Il faisait presque une victime par jour, et avec une si diabolique méticulosité, que l’intraitable filet de la Police fédérale ne parvenait pas à se refermer sur lui… Après des années sanglantes d’une euphorie meurtrière à faire frémir Jack l’éventreur, le Tueur fou n’était toujours pas en prison. Et les gens commençaient à en avoir plein le dos : « Sale affaire assurément ! » se disaient-ils tristement, en sachant que la folie mortifère du Tueur fou pouvait très bien s’abattre sur eux, d’un instant à l’autre, dans le pénombre et la solitude.

    Car en effet, voilà tout le style du Tueur fou : il n’a jamais le même mode opératoire, jamais le même type de victime, il ne tue jamais dans les mêmes quartiers ou aux mêmes heures de la journée : il tue des femmes, des hommes, des enfants, et mêmes des animaux !... Pire, il a aussi tué des vieilles ! Toutes les victimes sont bonnes pour le Tueur fou, du moment qu’elles soient tuables ! Pareil pour les signe héraldiques : armes à feux, armes blanches, à la main, avec des ustensiles atypiques ou un joints de culasse, tout est bon pour le Tueur fou, du moment que ça tue ! Alors, pour la police, c’est le doute, l’incertitude et la peur : « Sale affaire, assurément ! »

    L’inspecteur Vérole, homme fourbu au visage émacié des douces saveurs de l’enfance, doté de lèvres distendues coiffées d’une épaisse moustache broussailleuse aux accents maritimes, n’était sûr que d’une chose : tous ces crimes avait un lien entre eux ! Dans chacun d’eux, il y avait indubitablement un meurtrier, et une victime. Dans de telles conditions, il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour se rendre compte que tous ces forfaits avaient pour triste origine le même haschischin, celui-là même qui la populace surnommait peureusement le Tueur fou. C’était un axiome : nous avions affaire à un seul serial killer ! Trouvez le spadassin, et hop !... c’en était définitivement terminé de cette vague de forfaitures assassines qui s’étendait sur la ville…

     « Sale affaire assurément ! » L’inspecteur Vérole n’avait pas de témoins, ni de coupables : il y avait trop d’hypothèses possibles… Au fond, le vrai problème de Vérole, c’est qu’à chaque crime, correspondait un suspect sérieux… Mais c’était toujours la même histoire : si on pouvait raisonnablement accuser chaque suspect d’un crime particulier, on ne pouvait pas l’accuser de tous les autres. Dès lors, touts soupçons d’effondraient, et le suspect se retrouvait blanc comme neige. Mais comment donc faisait ce Tueur fou ? Comment pouvait-il tuer autant de monde, sans ne jamais laisser le moindre indice, la moindre indication, et en portant, à chaque coups, les soupçons, sur un individus particulier ? Prodigieux, mais sanglant… « Une sale affaire, assurément ! »

       Tandis que l’inspecteur regardait la dépouille violentée de la jeune fille, le stagiaire avec lequel il passait la semaine s’approcha… « Inspecteur Vérole ? » « Quoi ? » « Je crois que j’ai une idée… » dit le jeune homme blondinet d’une voix tremblante. « Une idée sur quoi ? » demande l’inspecteur désabusé… « Sur le Tueur fou » « Une sale affaire assurément… C’est quoi ton idée, petit ? » dit l’inspecteur, incrédule et visiblement lassé. « Il n’existe pas ! » proclama le stagiaire, avec un grand sourire. « Ah bon ? Et comment t’explique tout ces crimes, alors ? » Malicieux, le jeune homme répondit d’un air vif : « Tous ont été commis par des personnes différentes ! Le Tueur fou n’existe pas ! » L’inspecteur Vérole ne répondit rien. Il laissa coi son stagiaire, et alla s’isoler dans sa voiture. Là, dans le silence et la volupté de sa R5, il prononça ces mots : « Une sale affaire assurément ! »

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Publié dans Nouvelles enivrées

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