Journal d’un émule au libre-arbitre
Y’en a pour qui, c’est une chérie, une toute aimée, une tourterelle, une frangine d’amour, une maman… Y’en pour qui c’est celle qui montre le chemin, qui donne un sens à la vie, qui fait qu’y a quelque chose dans le cœur qui brûle, comme la flamme bleutée d’une bougie au coin du lit… Pour moi, c’est rien qu’une marâtre sans-cœur, une garce malintentionnée, une vraie gorgone, une poissarde grognasse, une virago qui me gâche la vie… Elle, c’est Liberté ! Parfaitement, la liberté… Je ne l’aime pas, je la déteste, je l’abhorre et l’abomine… pouah ! On a beau la mettre en tête de gondole sur le frontispice de nos mairies, on a beau se battre pour elle, faire des guerres et des révolutions en son honneur, c’est rien qu’une pisse-vinaigre ! Une furie, cette rombière, tout le mal qu’elle nous a fait ! Ouste la Ménade ! Charogne ! Au fourneau la pouffiasse ! Qu’on l’enferme ce poison ignoble dont je meurs ! Vieille bique…Peste soit de la liberté !
Eh ! Les gens, ils comprennent pas qu’on puisse dire ça de la liberté : on dirait que c’est une sainte !... une vraie providence, la Liberté. Mais c’est tout le contraire : la démiurge généreuse, elle me rend malheureux, et ce n’est pas rien de le dire… Non mais… on n’y pense pas à ça ! Mais c’est vrai : la douce amie du peuple, elle fait chier tout le monde en vérité ! Parce que quand on y réfléchit bien, hein, qui c’est qui nous pose des choix quinteux, des dilemmes cornéliens… c’est elle, la veule ! Et qui nous demande d’assumer ensuite nos choix, même si c’est des fiascos ? Hein ? Qui nous oblige à nous engager… à prendre un pari sur l’avenir, à s’engouffrer dans une possibilité, et à y rester ? C’est elle ! Et moi, vois-tu, cher journal, je n’aime pas ça !
Le choix, ça me fait peur… Je veux pas en faire… j’hésite, j’ânonne, je tâtonne, je tatillonne… et alors ? Je veux pas prendre de décision, j’ai peur de me planter, de faire des choix qui me mènent à l’échec cuisant ; j’ai bien le droit ? Le liberté, elle amène que la souffrance, moi je te le dis ! Le doute ! Voilà la liberté ce que c’est ! Une tare ! En plus, elle est toujours là, elle t’englue, cette teigne, elle t’embourbe… Impossible d’en réchapper, on y a toujours les pieds dedans, tout le monde, et toute sa vie ! L’homme qui n’est pas libre, il n’existe pas ! Dès que tu nais, t’es libre ! Même sous la dictature, t’es libre… de te révolter ou non. Et moi, je n’en veux pas de ça…
Je pense au français, en 40… Voilà ce que c’est la liberté : « …alors ? Je résiste, je collabore, ou j’attends ? » Ben fallait bien choisir, peser le pour et le contre ! Périlleux, l’exercice, pas simple, le Choix ! Et pis ensuite, fallait s’avoir naviguer, pour ainsi dire, et assumer, jusqu’au bout ! Ah non ! Ce n’est pas pour moi, ça… La vie pourrait être si simple, si facile, si commode… On arrive, rien à faire, rien à réfléchir, vivre, un point c’est tout… Pas de choix, pas d’engagement, rien… Juste du bon temps… Mais non, il a fallu que l’autre emmerdeuse se ramène, elle nous pompe le jonc avec ses histoire de libre-arbitre ! J’en veux pas : trop de fois, on m’a confronté à des choix infaisables... impossible. J’en ai peur de ça ! Rien que d’aller voter, faut que je choisisse, que je tranche, et je n’y arrive pas… Rien que « poivre ou sel ? » ça me fout les chocottes ! Rien que de devoir choisir entre deux programmes télé le soir ça ne me chagrine ! Rétablissez l’ORTF, bon dieu ! On n’avait pas le choix et tout le monde était content ! Ah, ça on est libre maintenant, avec nos 600 chaînes ! Crevards !
Non, moi j’aimerai une vie penaude, sans choix ! Pas un seul ! Que tout s’impose, comme ça, boum ! J’aurai la conscience tranquille, ainsi, pas un remords, pas un scrupule, pas un regret… Rien, peinard, que je serai… Je dormirai bien la nuit : le soir, dans ma piaule, je pourrai me dire : « Ben aujourd’hui, j’ai pris aucun engagement, je n'ai commencé aucun projet, et du coup pas d’angoisse de savoir si ça va réussir ou non » Hé Hé ! Je serai bien comme ça… La vie sera molle, douce… Sans peur, sans frayeur. On pourra juste vivre, le cœur en paix, l’âme en fête… Par contre, c’est sûr… qu’es-ce qu’on se fera chier !