Fafouette : vingt-sixième - Delpechologie I

Publié le par Jovialovitch

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Dans l’inconvenant fourmillement des disciplines faussement savantes n’ayant de Sciences que le nom (je pense notamment à la psychologie, et autres insupportables théories freudiennes bassement subjectivo-interprétatives mais pourtant indûment coiffées de la noble terminaison de « -logie »), s’étiolent trop de billevesées détestables pour que nous en étudions les vils principes ici, dans ce temple de culture et d’impartialité… Mais voyez-vous, il est une discipline qui sort de ce vaste chaudron à arnaques : la Delpechologie… Karl Popper lui-même n’a jamais remis en cause l’objectivité de cette science dont le rôle est de comprendre, d’analyser et d’expliquer les ritournelles de Michel Delpech. Sans plus attendre, procédons à l’analyse delpechologique de l’un des plus emblématiques chef-d’œuvres de Michel Delpech : « Le Chasseur »

 

« Le Chasseur »,

ou La nostalgie de la pureté

 

Sortit en 1974 dans une France giscardisée, Le Chasseur est une ode à la nature aux allures de brûlot anti-chasse, qui a ouvert la voie à deux décennies d’écologisme triomphant… L’œuvre commence par une introduction calme et sereine, posément mélancolique : notes basses, lentes, agrémentées de l’accompagnement répétitif et simple d’une guitare qui frétillonne telle une lyre gréco-romaine. Puis, la voie douce et fluette de Michel Delpech surgie, avec l’aménité âcre d’un baryton dans le fameux « Soave sia il vento » du mythique Cosi fan tutti composé par un certain Wolfgang Amadeus Mozart…

 

Il était cinq heures du matin
On avançait dans les marais
Couverts de brume

 

Ces premiers vers, qu’on dirait écrit par Aragon lui-même, ne comportent aucune rime, pas la moindre assonance, illustrations parfaites de la volonté, farouche dans toute l’œuvre de Delpech, de balayer l'attrait plombeur des anciens sur le jeune génération (sans omettre de faire un clin d’œil amical à Jacques Dutronc, 5  heures)… On apprend ici qu’il est tôt, qu’ils sont plusieurs, et qu’il fait un temps de merde. Il semble que Cormac McCarthy se soit fortement inspiré de cette chanson pour son livre La route (prix Pulitzer 2007) car la même ambiance grisonnante en ressort. L’utilisation de l’imparfait montre qu’il s’agit d’un lointain souvenir, figé dans le passé…

 

J'avais mon fusil dans les mains
Un passereau prenait au loin
De l'altitude

 

Que de sublime dans ces vers ! On comprend dès lors que le chasseur est armé, et cela avec une violence littéraire et une brutalité presque célinienne… On apprend aussi qu’il est expérimenté : il voit la passereau s’envoler (magnifique effet de style par substitution, prendre de l’altitude), alors que celui-ci est un petit oiseau, et qu’en plus, il est loin… Symbolisme fort que cette envolée, nous le verrons à la lecture de la suite.

 

Les chiens pressés marchaient devant
Dans les roseaux

 

Le décor est dès lors planté. L’auditeur sait où se déroule la scène. On a par ailleurs ici l’une des plus fines références de l’histoire de la chanson française, avec les roseaux, qui ne sont évidement pas sans rappeler Blaise Pascal, et son célèbre : « L’homme est un roseau pensant »… Cela illustre la supériorité du chasseur sur l’animal (les chiens, et par analogie, le gibier), mais aussi sur l’Univers qui l’entoure (et que Delpech vient de décrire)… Celui-ci ne sait pas qu’il écrase l’homme. Couvert de brume, ignorant sa grandeur, il est misérable… La référence pascalienne est d’autant plus évidente que l’audacieux Delpech utilise un oxymore : les chiens sont pressés, mais ils marchent. L’auditeur sent perler des larmes sur ses joues, mais pas de répit : arrive le refrain !

 

Par dessus l'étang
Soudain j'ai vu
Passer les oies sauvages

 

Voilà que la musique s’accélère : des coups de tambours secs et violents ponctues la composition, imitations subliminales de coups de fusil… La voix de Michel Delpech monte d’un cran, telle celle de la reine de la Nuit ! Son chant surgit du silence : le chasseur voit passer au loin des oies sauvages… Parallélisme frappant entre les oies, qui viennent soudainement, et le chant du ténor, subitement très « haut » On constate blême et grelottant d’émotion, que la voix de Delpech est montée, tout comme le rythme s’est accéléré, en même temps que les oiseux dans le ciel ont grossies : on va du passereau solitaire au groupe d’oie sauvages….

 

Elles s'en allaient
Vers le midi
La Méditerranée

 

Les oies, ont le comprend, migrent vers le sud… Représentation hardie de la fuite d’un monde qui ne tourne plus rond… Ode à l’évasion, à la capacité de changer, d’évoluer, de ne pas rester figé, de toujours courir après un idéal, d’être en recherche de la pureté, guidé par son souvenir, et aussi bien sûr de se projeter dans l’avenir… L’évocation de cette instant par le chasseur a son équivalent animal dans le fait de s’en aller : l’évocation humaine et artistique de ce spectacle devient chez l’animal l’acte migratoire… Delpech nous dit que l’homme se souvient, tandis que l’animal rejoint : comment ne pas penser à Marx ici, qui nous disait aux temps jadis, que l’homme est projet, tandis que l’animal est programme… Le refrain est fini, mais point de decrescendo…

 

Un vol de perdreaux
Par dessus les champs
Montait dans les nuages

 

Delpech, qui fait preuve d’un peu de romantisme allemand avec cette image, prête aux oies des accents de sublime, nimbés d’un relent balzacien de déification : archanges, les oies sont au sens delpechien du terme, celles qui annonceront la venue prochaine du Messie (Epiphanie des anatifes)… Ces vers nous amène à croire que les muses du chanteur sont les oies ; voilà qui est assez atypiques dans l’histoire de la création, et qui mérite donc d’être souligné. Du reste, notons avec tendresse, que les perdreaux de volent pas (ce qui déclencha une violente polémique dans le monde de la chasse, et débouchera pour Michel Delpech à une multitude de menaces de mort)…

 

La foret chantait
Le soleil brillait
Au bout des marécages

 

Prosopopée habile digne de Boileau, Delpech fait ici un hommage à tous les auteurs amateurs de réification et donne la parole aux éléments… Instant d’une rare intensité, la chanson trouve ici l’un de ses plus coup d’éclat. C’est bien là toute la nature qui fredonne, la pureté absolue d’un ordre du monde séculaire (comment de na pas sentir l’influence de Tolkien dans le premier vers ?) et qu’il ne faut pas détruire, qu’il faut préserver et respecter ! Aussi, les marécages, expression vulgaire désignant les paludes patauds, forment une adroite prétérition au « Voyage au bout de la nuit » et à la phénoménologie (« la conscience est un horizon »)… L’homme constate et sent pleinement la pureté s’accomplir par la nature, tandis que les oies, elles,  ne peuvent que la poursuivent, au bout des marécages… Nouvelle affirmation de la supériorité humaine : cartésien, Delpech semble penser que la conscience humaine coïncide avec elle-même tandis que celle des animaux (les oies) n’est qu’un horizon…. Devant un tel absolu de beauté, la chanson ralentie, le refrain est terminé, un nouveau couplet démarre…

 

Avec mon fusil dans les mains
Au fond de moi je me sentais
Un peu coupable

 

Grâce aux talents de Delpech, la chanson devient introspective… On atteint la pulpe la plus personnel chasseur, on rentre profondément dans son esprit en une brillante utilisation du JE, à faire pâlir de jalousie Saint-Simon et Jean-Jacques Rousseau réunis, dont les Confessions respectives n’atteignent pas un tel degré d’intimité… Comment aussi ne pas penser à Levinas ? Le sentiment de culpabilité du chasseur n’est en effet que celui de la Honte lévinassienne : les oies ne sont que le « Visage », et le fusil représente, le regard sur autrui, qui trouble la fragilité de cet « il y a » où se trouve justement un « tu ne tueras point » La chanson atteint ici l’inégalable, car dotée d'un haute valeur philosophique, elle entreprend de s'engager (influence de Sartre ?) contre la chasse…

 

Alors je suis parti tout seul
J'ai emmené mon épagneul
En promenade

 

Irrévocable besoin de solitude chez le chasseur… Il se rend compte qu’autrui l’a enfermé dans l’objet du chasseur sanguinaire prêt à tuer des animaux… Honteux, de cette honte lévinassienne, et victime de ce qu’il pense être la Justice divine (Delpech est catholique), il s’isole, en insistant sur l’idée que seul son chien de chasse l’accompagne, nouvelle façon de démontrer que si l’humanité dépasse les animaux, nous ne devons pas moins vivre ensemble avec nos amis les bêtes…

 

Je regardais
Le bleu du ciel
Et j'étais bien

 

Strophes rimbaldiennes, qui illustre dans une déconcertante simplicité le fait d’être heureux. Pas de rime, aucune assonance, simplement l’expression brut de décoffrage d’un sentiment de bien-être absolu... Jouissance extrême née d’une communion avec la nature… Traduction aussi d’un candeur nécessaire au bonheur : Michel Delpech, nous le dit, les gens heureux sont forcément de grands enfants…. Après cette pause, ce calme, reprend le refrain, les oies sont de retour…

 

Par dessus l'étang
Soudain j'ai vu
Passer les oies sauvages
Elles s'en allaient
Vers le midi
La Méditerranée

 

Ne revenons pas sur ce refrain, mais bien sur le couplet suivant et exalté, qui commencent dans la foulée, et cloud la chanson avant de la finir en une répétition qui n’est pas sans rappeler l’Eternel retour nietzschéen…

 

Et tous ces oiseaux
Qui étaient si bien
Là-haut dans les nuages

J'aurais bien aimé les accompagner
Au bout de leur voyage

 

Référence fine et fort habile faite à l’ascension platonique…Nous avons ici l’absolu de la chanson : réflexion sur le bien et le mal, le fait d’être mélancolique ou heureux, Michel Delpech semble accomplir ce que l’homme est finalement le seul animal à pouvoir faire, ce qui fait de lui un homme : changer sa nature, la dépasser, ne pas être figé à l’intérieur, n’être pas qu’un programme, fruit froid et logique d’un mécanisme ; Michel Delpech, archétype schumpétérien de l’humanité, veut accompagner les oies, vivre avec elles, sublimer sa nature d’homme en la faisait évoluer selon sa volonté propre… Mais le chasseur utilise le conditionnel, car il sait qu’il ne peut pas accompagner les oies, qu’il ne peut changer les choses de la nature… Car, il vaut mieux changer ses désirs que l’ordre du monde : le chasseur ne peux qu’imaginer et se souvenir de la pureté, de la beauté… Cette chanson, c’est la nostalgie de la pureté… Le souvenir de la beauté….

 

Conclusion  : Voilà un peu ce qu’on peut dire de ce magnifique texte. Pour en savoir plus, car nous n’avons que « survoler » cette ritournelle, n’hésiter pas à lire le brillant opuscule de Lilian Poireau sur le sujet, « Phénoménologie des oies sauvages »  imposante analyse sur les fondements de cette œuvre, et les raisons pour lesquelles elle demeurent l’une des plus populaires du siècle dernier… La semaine prochaine, nous continuerons notre cycle sur la Delpechologie, avec l’analyse d’un autre succès du fameux chanteur : « Tu me fais planer »…

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Publié dans Fafouette enseigne

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P
Alors là, bravo... je n'aurais jamais pu faire une telle explication de texte. Dediou, mais c'est bien vrai!
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L
Pas mieux que Clarinesse.
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C
J'adore ce cours magistral, sublimissime jubilation verbale.<br /> Tout est dans rien, dissertativement.
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