Journal de celui depuis lequel tout fout l'camp
L’autre jour, voilà que je marchais tranquille dans un petit parc… Soudain, d’un seul coups piqués, je vois devant moi un bâton… L’étais tout cassé, dis donc… pouah !... tordu, courbe, incurvé, froissé, fripé : ah, la calamité pourrie !... Vlan ! Tout vrillé le rondin : tout traviole ! J’en étais blême ! M’aurait presque fait de la peine, le billot ! Vilain, tout croulant… le malotru… J’avais jamais rien vu de pareil : bahuté, fulminant, une frimousse en toboggan, comme passé au presse-bouillie de la salpêtre… Tout fringant, je m’approche doucement… Je me rends compte qu’il était dans la flotte, mon bâton ; au milieu d’un étang… J’n’hésite pas, fallait que je le tâte, le bout de bois, que j’y touche… Hop, je me jette à l’eau… Les panards dans la baille, j’avance comme je peux… Efflanqué ! Je m’y enfonce, dans l’étang ! Je m’y embourbe dans la lagune, toutes les guibolles envasées, jusqu’aux hanches, que je m’enlise ! Sacré nom d’un chien, elle est pas bouillante l’eau !... la vache, elle est gelée comme la mort !...j’en grelotte, j’en fais de furieuses corolles ! Aller, là ! Pis là, je m’en saisis de mon bâton, et d’une forte poigne, sois en sûr !...
Mais ! Par la Malepeste !... l’est point tordu !... Ciel, j’en ai le boyau qui m’en décroche, le cœur qui m’en remonte à la bouche ! Ahurissant… l’est droit comme un I ! Tendu, rigide, roide, raide, tout ce qu’il a de plus hérissé ! Stoïque comme un Sénèque !... mais c’est à palpiter comme un lapin ! J’lai bien vu tout tordu, ratatiné comme une truffe de pugiliste ! Je n’ai quand même pas rêvé !... Non, que j’ai été trompé par la flotte ! Pirouette ! L’étais immergé…le bâton ! La charogne vaseuse ! J’ai subi une illusion ! J’en ai le cul par-dessus la bouillotte ! Mes sens m’ont trompés !... races infectes ! Ils m’ont leurrés ! « Halte à la filouterie ! » que je me dis, on va pas se laisser mystifier longtemps ! La ribambelle des sens, elle nous duperas pas une seconde de plus !... et je prends date ! Vin dieu… ils m’envoient des cohortes foireuses de bâtons immergés qu’on dirait qu’ils sont tambourinés menus alors qu’ils sont rectilignes comme les routes de Normandie ?... eh ben, c’est ce qu’on verra, vils plombs morfondus… je réplique : le Doute ! Paf !... prends ça dans ta gueule, mégère et marâtre illusion de malheur !...
Finis les réjouissances… Sus à la couillonnade ! J’y crois plus…niet ! Je doute ! Je doute !...et je persiste, et je signe ! Je doute de tout ! Je réfute le monde, sans hésiter ! Je le nie, madame ! Parfaitement… je nie le monde, moi ! Je l’emboutis… Comme ça !... et je doute, et je doute ! Je doute de tout ce que je vois… le doute absolu, total, infini, hyperbolique ! On ne me la refera pas, la galéjade !... Ah, ça non ! Je doute que ce monde existe, que cette baraque existe, que cette pièce existe, que ce bureau, ce poêle et ce bout de papier existent ! Paf !... Le monde écroule !... Bing ! Et je continue ! C’est un triomphe ! Je doute que je suis dans un corps ! Là ! Je doute que mon esprit est dans ce corps ! Si ça se trouve, c’est rien que de la pantomime tout ça !... alors je doute ! Mon doute il massacre, mitraille, gicle tout ! Il doute de tout mon doute ! C’est le plus beau du monde !... C'est Paris, mon doute !... c'est l'Eufrasie, te dis-je !
Terrifiant propos et blasphème !... Hé ! J’y vais pas avec le dos de la cuillère, moi : les bouquetons furibonds, les pampres en pioupiou, les escadrilles affalées, les estrapades lascives, les catafalques suffocantes… j’en doute ! Je doute de tout, palsambleu ! Mais j’y songe… Si je doute de tout, je peux point douter que je doute… puisque je doute… Mais si je ne pas douter de mon doute, c’est que je doute ! Et si je doute, c’est que je pense ! Et si je pense, c’est que je suis ! « Je pense donc je suis » ! Cogito ergo sum, comme disent les anciens ! Bon dieu, merci ! Je suis ! J’en suis sûr ! Je ne puis plus en douter ! Je suis ! Merci !... Exultante exaltation : j’existe !