Automatisme ou Randonnée Pédestre

Publié le par Jovialovitch

Tes-lacets-sont-des-f-es-copie-2.jpg    Une route horriblement accidentée, des voitures maladroitement garées des deux côtés, un trottoir affreusement dégoûtant : voilà en somme à quoi ressemblait la rue où eut lieu la catastrophe. Une figure sévère et mélancolique, des traits fins et gracieux, un regard noire et profond, une chevelure brune et ébouriffée, des mains blanches et habiles : voilà le portait sans retouche de l’homme à qui la catastrophe est arrivée. Une redingote grise aux accents romantiques, un pull sombre doté d’un affable col roulé, un blue jean fort bien repassé, des chaussures de ville à l’honorable sobriété. C’est ainsi que notre homme était vêtu. Des semelles compensées éminemment confortables, une tige joliment recouverte d’un cuir ébène distingué,  une languette bien douce et légère, des lacets marron fins et fragiles… Voilà les souliers de notre héros.

      C’est avec cette paire qu’il trottait un beau jour, dans la rue où eut lieu la catastrophe. Marchant en mettant une jambe devant l’autre, mais d’une façon qui, étrangement, relevait presque de l’automatisme le plus instinctif, il s’approchait inexorablement de l’endroit et de l’instant fatidique où allait avoir lieu, la catastrophe… Voilà en effet que les lacets de sa chaussure droite se défont… « Misérables ! » Refusant de prendre le risque de continuer  sa marche pédestre sans rétablir l’orthodoxie podologue de ses brodequins indisciplinés, en s’exposant par la même à une chute due au chevauchement inopiné, et inévitable, de son pied gauche sur les cordelettes débouclées de sa chaussure droite, notre héros svelte et beau, entreprit avec vigueur de les refaire à nouveau. Une tâche aussi rudimentaire que peu gratifiante, mais qui demande tout de même à son exécuteur chevronné des efforts bien éclatants, ne serait-ce que celui de s’accroupir. C’est bien ce que fit notre malheureux personnage central, sans savoir que la catastrophe terrible n’allait plus tarder à s’effondrer sur son esprit faible d’impie misérable aux trop nombreuses contradictions….  

      Car une fois baissé, il approcha ses deux mains vers les lacets défaits de sa chaussure droite ; et une fois que celles-ci furent en position de réinstaller le nœud disparu : la catastrophe ! « Ben merde… » Voilà les premiers mots de notre clampin débile. Entreprenant de refaire ses lacets, il constate, comme ça, pouf, qu’il sait plus faire. « Ben ça alors… » furent ses seconds mots. Il avait comme qui dirait une entorse dans l’esprit, un crampe à la pensée, quelque chose de mystérieux qui coinçait : la technique du nœud lui échappait. C’était bloqué, coincé, callé, pétri dans sa cervelle. Comme s’il avait la tripaille encéphalique ankylosée. Figée dedans son crâne. La voilà qui réfléchissait devant son panard. « Mais comment qu’on fait déjà ? » Il se mit à chercher… à tenter des expériences… Il se creusait rudement la cervelle… mis y’avait rien à dire, il ne savait plus y faire… Sacré nom d’un chien… c’est quand même pas compliqué, les lacets, ça s’oublie pas. C’est automatique. C’est comme la marche ou le vélo. Une fois que tu sais, c’est bon. Faire ses lacets, c’est comme respirer la nuit… Penses-tu, rien à faire, il ne savait plus. Bug ! Sa bouillotte plantait ! Ah, la vache ! Il en bougeait plus, le type ! Je sais plus faire mes lacets, dis donc ! A quoi que je ressemble ! Pour quoi je passe ? Qu’est-ce qui m’arrive ?

         Une catastrophe horrible qui se termina dans le sang : demandant au premier passant de bien vouloir lui faire ses lacets, notre héros miséreux subit de plein fouet la violence des hommes. Mais depuis ce jour, il a trouvé la solution ultime : non pas qu’il a réapprit à faire ses lacets auprès de sa mère (possibilité trop humiliante), mais plutôt qu’il ait habilement changé son type de chaussure ! Maintenant, il ne jure que sur les chaussures scratch… une décision sage et audacieuse qui nous montre qu’il n’y a pas de fatalité…

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Publié dans Nouvelles enivrées

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C
Excellent ! J'adore quand les grands mots accouchent de petits soucis. Quand les phrases dansent sur un fil au sens si ténu que c'en devient virtuose. Desproges est à sa place ici.
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J
C'est trop d'honneur...
L
Merci pour ce bel exemple d'adaptation riche en milieu hostile :o)
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