Journal d'un martyr de la Pignata II
...Dans cette chaussée très accidentée, plus nous avancions, plus notre soif, notre faim et notre désir de revenir se faisaient fort….. Mais le sort funeste qui était le notre continuait de s’acharner et les pins qui entouraient notre calvaire se firent moins nombreux : l’ombre protecteur disparu, laissant place à un soleil frappant. Malgré nos casquettes, nous frôlions l’insolation à tout instant, et ce chemin qui nous menait dans une direction aussi lointaine qu’inconnu, changea brusquement de matière. Ainsi, il n’était plus caillouteux et durement palpable comme avant, mais évolua en une substance sablonneuse dans laquelle nos VTT s’embourbaient. Pédaler devenait impossible, et les bicyclettes avançant avec difficultés nous faisaient perdre l’équilibre. Sans but, perdus, transpirants, assoiffés, affamés, exaspérés, nous avions perdus toutes motivations et ne prenions plus aucun plaisir à patauger dans ce sable, où des branches pourrissantes de pins se coinçaient dans nos rayons et nous déchiraient les chaussettes, tandis que des grains se collait sur toutes les parties de notre corps transpirant…. Mon père, honteux de sa décision de s’engager dans cet enfer, sentant monter en lui la colère, se mit devant, à l’écart. Ma mère, qui descendra de son vélo et préféra marcher à côté, semblait pour la première fois de sa vie avoir soif. Ma sœur pleurait toutes les larmes de son corps, suppliant un peu d’eau et s’inquiétant pour son tamagushi. A côté d’elle, je tentais de la motiver, mais à l’horizon ne se profilait que sable et gravillons. Nous restâmes plus de deux heures dans cette aride gadoue, et le calvaire du Christ semblait bien gentillet par rapport à ce que nous endurions. Voyant que cela nous menait partout sauf vers notre camping-car, nous prîmes la décision de rebrousser chemin. Refusant de traîner avec les autres membres de ma famille dans cet immense bac à sable, je cherchai au plus profond de moi-même mes dernières forces, et me mit du fait à pédaler comme un fou. Par un phénomène physique fort intéressant, les roues tournant plus vite, n’avait plus le temps de s’enfoncer dans le sable. Je revins vite vers la fameuse intersection, et je n’avais plus qu’à attendre mes semblables, que j’avais distancés. J’étais devant l’entrée du camping, sous les yeux dubitatif d’une petite fille qui n’avait jamais dû voir un cycliste dans un si mauvais état, que je vis mon père arriver. Il ne me dit pas le moindre mot. Puis, arrivèrent ma mère et ma sœur, si misérables et épuisées qu’on aurait dit des loques humaines, présentant la particularité peu commune de souffler comme des bœufs. Arrivées vers moi et mon père, elles s’écroulèrent par terre. Puis, reprenant son souffle, ma mère se souleva et se dirigea vers le camping où elle entra dans l’accueil. Ma sœur et moi-même la suivîmes. Mon père, grave et solitaire, resta seul dehors, fumant une cigarette, trop noble pour aller demander sa route à la responsable du camping, qui d’ailleurs fit un sursaut de peur en nous voyant entrer. Ma mère lui dit : -On a fait la Pinata… La surprise de la binoclarde responsable faillit lui faire perdre l’équilibre : -La Pinata, mais vous êtes fous ! Même les plus aguerris ne s’y risque pas ! Voyant nos têtes harassées, elle nous fit gentiment cadeau d’une cannette de Coca-Cola, en disant qu’il nous fallait du sucre, puis elle expliqua comment rentrer à notre ville de départ. Notre calvaire n’était pas fini : nous avions dérivé loin de Saint-Jean-de-Luz. Voulant emprunter le chemin le plus court possible, nous ne prenions plus que des routes goudronnées, au milieu de l’incessant vacarme des voitures et de la pollution qu’elles suscitent. Je me rappelle que nous avions a nouveau demander notre chemin à un vieillard barbu et habillé comme Robinson Crusoë, ce qui nous éloigne du sujet. Il devait être six heures du soir. Une seule bonne nouvelle, le soleil fut caché par les nuages. Une seule mauvaise nouvelle de plus : il se mit à pleuvoir. Dans nos T-shirt, et nos shorts moulants, nous subissions de plein fouet un orage aussi violent qu’inattendu. Mais le destin fit encore des siennes : le vélo « Mercier » de mon père, qui datait de l’élection de Mitterrand, était très ancien, et ainsi, la selle de mon père se cassa. Certes elle ne tomba pas par terre, mais une fixation de l’arrière de celle-ci fit qu’elle se dressait en l’air et resta bloquée ainsi. Il fut donc impossible pour mon père de s’asseoir, à moins de se la carrer dans le séant, ce qui est, il faut bien le reconnaître, fort inconfortable. Il se vit dans l’obligation de finir en danseuse, chose qu’il ne put pas faire vu sa triste condition physique de cinquantenaire impotent. C’est donc à moi que revint le vélo défectueux, et vous imaginez bien que les écarts de direction sont nombreux quand on pédale les fesses en l’air, et en plus de ça, sous une pluie battante. C’est ainsi que j’ai failli provoquer un accident de voiture, où ma sœur a failli se faire tuer. Mon père à bout de nerfs, mouillé jusqu’à la moelle et épuisé comme il ne l’avait jamais été, s’en prit au dangereux conducteur. Bloquant la circulation, il s’engueula avec le chauffeur, et avait failli en venir aux mains. Mais il remonta sur mon vélo, et nous repartîmes tous vers le camping-car, qui n’était plus qu’à quelques mètres. Lorsque nous le découvrîmes, bien tranquille dans son parking, nous ressentîmes l’émotion des pèlerins à la vue de la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle. Nous jetâmes nos vélos par terre ainsi que nos casques et nos gants, découvrant avec stupeur des mains mutilées. Il devait être vingt heures, nous étions épuisés, et contre toutes attentes nous nous rendîmes compte de la chose la plus incroyable de cette histoire véridique de bout en bout : le tamagushi n’était pas mort.