Journal du Casanova des bêtes curieuses
La prétention, c’est bien gentil, mais ça ne me concerne pas… je le clame, et ce n’est pas prétentieux de le dire : la modestie est mon seul orgueil… Aussi, si je pense être beau, c’est plus par objectivité que par vanité : nombreux sont ceux qui comme moi, constatent sur mon enveloppe charnelle un charme incompressible. Mais voilà justement le hic : ceux qui me trouvent beau ne sont pas à mon goût ; ou plutôt, celles à qui je fait de l’effet, sont grosses, laides, ou vieilles. Dieu merci, ces trois caractéristiques désolantes s’accumulent-elles rarement sur la même personne simultanément, bien que cela soit possible. Cela dit, elle vont souvent de paires, et les laides sont grosses comme les vielles sont laides, en règle général… Mais là n’est pas la question. Le problème est bien que seules ces femmes peu désirables me désirent. Or, comprends-tu, cher journal, j’aimerai être désiré par des femmes que je désire aussi, ce qui simplifierai nettement les choses ! Il est par ailleurs à constater que le désir qu’ont pour moi certaines femmes et d’autant plus fort que leur âge est avancée, que leur difformité est obscène ou que leur caractère bovin est prononcé…
Au contraire, plus elles sont jolies, qu’elles respirent la fougue et la jeunesse, qu’elles ont de beaux visages d’anges, de longs et luisants cheveux blonds, de fines jambes forts douces, de langoureuses hanches frétillantes, de menus petits seins bien fermes, de replètes et claires épaules, de mélancoliques yeux aguicheurs et de tendres lèvres pour sucettes au caramel ; en sommes, plus elles sont à mon goût : plus il semble que je sois insignifiants pour ces séraphins féminins inaccessibles ! Appelez-moi le garde ! Car il est vrai que les regards explicites de quelques centenaires amatrices de formol, les mots d’amour ardents de quelques manches à balai pourvus de tête de cheval, les propositions scabreuses et non moins révélatrices d’un appétit sexuelle inassouvi depuis des lustres par des monstres graisseux que Dante lui-même n’aurait pas osé imaginer ; tout cela commence à me lasser… C’est comme tous les cœurs que ces vioques faméliques me dessinent sur le visage d’une main tremblotante, les baisers carnassiers que ces énormités déliquescentes me font frénétiquement sur la joue ou encore les yeux doux pathétiques que m’adressent avec inélégance ces inesthétiques binoclardes acnéiques aux visages étrangement purpurins. Et je ne vous parle pas de ces lettres d’amour affligeantes dont ma boîte aux lettres regorge quotidiennement au point que mon facteur me surnomme le Casanova des bêtes curieuses… Non mais c’est que j’en dors plu la nuit moi… Imagine un peu qu’un jour, je tombe sur une grosse vieille laide ! Non mais là, on sera plus dans les « Affinités électives », mais bien dans l’ « Attirance libidinale » ! C’est nettement moins romantique et j’ai peur du résultat : c’est que je sais pas comment il va réagir l’animal ! Elle va nous débrancher son sonotone, nous arracher ses mi-bas, nous vomir son anneau gastrique et en voiture Simone ! Et va-y pour Moby Dick 2 : le retour ! Bon dieu, j’ai l’impression d’être Jane Birkin !