Les Carnets du dictateur, vingt-cinquièmes préludes

Publié le par Jovialovitch

8 de février

            On entra dans ma chambre. Mon ministre de la guerre affichait une mine déconfite que mes conseillers partageaient complaisamment. « Eh bien messieurs ? » leur dis-je. Il finirent de s’approcher et conservaient un silence moribond. « Eh bien messieurs ?! » répétais-je avec conviction. Ils avaient fini de s’approcher mais ils ne parlèrent toujours pas. « Eh bien messieurs ?!! » La consternation se lisait sur leurs visages impassibles. « Eh bien messieurs ?! » Le silence demeurait leur seule réponse. « Eh bien messieurs ?!!! » Toujours rien. « Eh bien messieurs ?!!!! » « Eh bien messieurs ?!!!!!!! » « Eh bien messieurs ?!!!!!!!!! » « Eh bien messieurs ?!!!!!!!!!!! » « Eh bien messieurs ?!!!!!!!!!!! « Eh mien bessieurs ?!!!!!!!!!!!! » Mon ministre de la Guerre prit la parole : « Nous sommes fichus ! » « Mais qu’y a-t-il, doux Jésus ?! » demandais-je alarmé. « L’offensive que nous avons tenté sur votre Ministre de la Paix a échoué. La contre-attaque va être terrible ! Vous entendez ?! Terrible ! »

            Voilà une semaine que j’avais déclaré la Guerre a mon Ministre de la Paix et voilà une semaine que notre armée brillait par sa nullité. Nos pertes étaient d’au moins mille hommes sur dix milles mobilisés. De plus en plus l’embourbement me paraissait inévitable. Cette guerre qui se voulait éclair allait peut-être s’étendre sur des siècles et des siècles. On quitta ma chambre, je me retrouvai seul.

            M’exerçant à néantiser mon pour-soi afin d’oublier les tracasseries du jour, je fus surpris par l’entrer d’un individu qui m’était étranger. Je changeais immédiatement d’occupation, évitant de justesse la honte bien que je suais à grosses gouttes. De même, qu’à la vue de cet homme, je rentrais presque involontairement dans une colère folle. Je m’acharnais, brutal, avec violence et haine simulée. L’homme n’y prêta point attention et semblait ne pas avoir conscience de ma présence. Il fit une sorte de demi-tour chaloupé jambes écarts salto avant torpille balancée une jambe, puis il ressortit avec le même flegme, qu’on assigne habituellement aux plus britanniques d’entre nous. Je le suivis avec curiosité. Etait-ce encore une de ces satanées hallucinations dont je suis la victime occasionnelle ou un messager de Dieu ? une muse, une divinité annonciatrice, un démiurge éternel ? La question demeurait sans réponse. Il se dirigea vers la cuisine. Il y divagua sans jamais s’arrêter. Il ne cherchait rien et il était heureux. Pour m’en assurer je l’interrogeais : « Cherchez-vous quelque chose ? » « Etes-vous heureux ? » Il me laissa pour seule réponse un silence consentant. « Me laissez vous pour seul réponse un silence consentant ? » Il acquiesça.

            Après avoir traversé de long en large ma demeure, c’est à dire mon intimité, il parvenait enfin dans le grand hall où était réunit la plupart de mes ministres, des mes conseillers, de mes femmes. L’individu que tous nommaient déjà l’Etranger se figea au beau milieu de la pièce. Formant un cercle autour de lui, nous lui portâmes des regards frauduleux. Certains l’insultaient, d’autres riaient. Et lui, il ne disait rien. Puis, nous fîmes, en cercle, une farandole en chantant les grand succès de Maurice Chevalier (mon maître absolu). Comment allait se finir ce curieux remue-ménage ? J’en demeurais confondu.

            Je fis stopper le ballet. Le bruit, la musique et les cris retombèrent. Le calme s’installa. « Qui est cet homme ? » proclamais-je. « Que veut il ? » « Connaît-il les grand succès de Maurice Chevalier ? » Mon ministre de la guerre fit alors irruption dans la salle, haletant. « Il est mort ! Ca y’est ! Il gît sur le sol maculé par son sang ! Ouïssez-vous, que diantre ? Il est crevé comme un phoque ! Vot’minsitre ! Il est mort ! Il respire plus ! Il en peut plus, là. C’est fini. Il est mort ! » Je me félicitais de cet annonce et je considérais à présent qu’un ministre de la guerre suffisait largement. » Pourtant, après un bref instant, son sourire narquois avait disparu. Il hésita, bégaya et dit : « Heu….en fait……eh bien…heu…….sauf votre respect, mon dictateur, mais…..nous ne sommes plus en guerre. » Je répondis : « Entendez-vous par-là que cette victoire est en vérité la victoire du vaincu ? » « Certainement. » « Alors il nous faut déclarer une autre guerre ! » L’Etranger était toujours au milieu de la salle. Mon regard et celui de mon Ministre coïncidèrent dans la même direction. Puis, délicatement, il me glissa à l’oreille : « Opération Maurice Chevalier ! »

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article