Blitzkrieg Volupteur de Lyre

Publié le par Jovialovitch

Pianobar.jpg      Ce chanteur n’a nul besoin d’être présenté… Pour lui, pas de speaker talentueux dépliant avec véhémence et vantardise la longue liste de ses succès, de ses talents ou de ses glorieuses collaborations… Pas de tambours wagnériens, pas de trompettes sonantes et trébuchantes, pas de lumières qui s’abaissent brusquement avant son entrée sur scène, pas d’effets qui monopolisent l’attention du public… Rien du tout…

       Depuis bientôt cinq ans, le piano-bar justement nommé le Diablotin, reçoit quelque fois un chanteur mystérieux… En général, c’est les vendredis, on n’a jamais su pourquoi… Les gens, ceux qui viennent souvent, l’attendent, parce qu’il chante bien… Des tas d’autres ne soupçonnent même pas son existence… Alors, ça piaille, ça parlotte, ça discute dans le charivari le plus disharmonique… On entend les voix suaves et graves des hommes séducteurs, les rires enfantins des femmes charmées, le bruit clinquant des tasses de cafés et celui des téléphones portables… et on en sert, des bières, des muscadets, des doubles scotchs et des jus de tomate… Les gens se lèvent, se déplacent, agitent les bras, hurlent parfois… D’autres vont et viennent vers le comptoir, d’autre sortent en griller une, et puis, certains observent sociologiquement ce bruit… Le Diablotin est très fréquenté, très vivant, il bouge, et s’envenime parfois… Il est parfois bruyamment silencieux, parce que les gens y murmurent finement, il est parfois plein de bruit et de remous, parce que les gens s’y marrent ou s’y engueulent…

       Et puis, comme ça, sans prévenir, de temps en temps, tandis que la petite tribune est vide, tristement recouverte d’une brume épaisse et immobile, y’a un petit bonhomme qui s’amène… Un vieux… chauve, frisé, avec des grands cheveux blancs, qui couronnent anarchiquement un visage amer, luisant  d’une sorte de force mélancolique en des yeux fatigués, portants dans leur cernes tombantes un deuil permanent… Ses traits semblent avoir été tirés par le chagrin…. Il monte sur scène, se place devant le micro, et il attend…sans rien dire, sans rien faire… Les gens le remarque parfois… Ceux-là se taisent, ils braquent leurs yeux sur le vieux, et ils ne disent plus rien… Les autres, ils semblent entraînés, impuissants, dans ce silence pesant qui s’installe : ils se retournent à leur tour, interrogatifs, et découvrent le chanteur : là, ils ne bougent plus… en quelques secondes, toute la pièce est muette… Guerre-éclair de la quiétude… Attaque-surprise de la volupté…

       Mais pas pour longtemps… une douce musique surgit de nulle part, très calme, sereine, presque mozartienne, et puis, le vieux, il se lance, il se jette dans la mélodie, il s’oublie complètement, il y rentre totalement dedans, et là, sans rien dire de plus ou de moins, il chante… Et d’une voix…et avec une pureté…et une passion…et puis de ces textes…d’une beauté…d’une poésie…d’un lyrisme : tout le monde est par terre, plus un quidam ne peut, ni ne veut l’ouvrir… Le bruit est mort… Le silence en congé… La musique : reine ! 

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Publié dans Nouvelles enivrées

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