Journal d’un holiste à la bonne Franquette
Ouais, ben je n’ai pas très soif aujourd’hui… Enfin, on va prendre un demi, comme d’habitude… Alors, observons un peu les clients aujourd’hui… ouais, y’a pas grand-via, ah si, tiens, là-bas… Ouah ! Y’a le morceau… Alors attends, soyons précis… Bon d’abord, notre homme boit un café… Il a un bouquet de rose… Combien y’en a ? Quatre ! J’en étais sûr, ce cuistre a un boqueteau avec un nombre pair de roses… C’est sa dulcinée qui va être contente… c’est que ce grand gaillard attend sa fiancée ! Nous avons affaire au Casanova du 21ème siècle, eh… Ah, lorgne un peu la touche, dis ! Notre homme à une grosse quarantaine d’année, il est très grand, voir maigrichon… allure totalement gauche : on dirait Keynes pendant le traité de Versailles… Ouais, par contre, bonjour la tronche… Grand mufle aquilin, avec bout en trompette et déviation sur la droite… Quelle courbure, cette truffe… Lunette avec verres fumés, aïe, du pire effet, je plains sa donzelle… Pff ! Petite moustache très entretenue, mais profondément ridicule : brune, d’une haute finesse, très hitchcockienne au fond… Je distingue aussi des cheveux châtains foncés, très lisses… Hum, deux possibilités, soit ce type se lave les cheveux une fois par mois, soit il use et abuse de la brillantine. Dans les deux cas, il s’agit là d’un fou furieux… Je ne parle pas non plus de sa monumentale raie sur le côté… J’en ai plus vu des comme ça depuis James Stewart… il a des lèvres très humides, une jolie dentition à la Jean-Paul Sartre (qu’il ferait d’ailleurs bien de néantiser) et pour finir, force est de reconnaître qu’il est tout rougeaud, ce qui n’est pas franchement à son avantage… Je passe sur son costar 3ème République façon lilas de Chine, ses chaussures surdimensionnées, son pantalon trop court qui laisse entrevoir de magnifiques chaussettes Achille Talon, qui en plus d’être on ne peut plus branchées, sont trop courtes pour cacher entièrement des jambes velues à la peau étonnement blanchâtre…
Ah, mais voilà que surgit dans le bar une grotesque quadragénaire… C’est sûrement elle qu’il attend… Oui ! Il se lève, elle accoure vers lui… Alors, faisons un bref inventaire physionomique de cette souris… Grassouillette, maladroite, arborant sans honte une sublime coupe au bol et un renversant teint rougeâtre, notre dame exhibe un magnifique pullover col roulé pur laine tout en rouge flash que même Lénine aurait trouvé déplaisant… Sans parler de cette magnifique robe, disons, marron-verdâtre, pas assez longue pour cacher des gros mollets qu’on dirait tout droit sortie d’une bande dessinée d’Uderzo… La voilà donc qui se précipite à la table de notre homme… Elle lui fait timidement la bise, ils semblent tous fulminés… De vrais collégiens, ma parole ! Alors, il se met à lui parler… C’est du sérieux, droit dans les yeux… Mais attends, vu la tête qu’il fait ce n’est pas une déclaration d’amour qu’il lui déclame… Il a l’air triste, abattu, on dirait qu’il se force… et elle !? La voilà qui fond en larme… Attends, je m’approche ! Hein ? Qu’est-ce qu’il lui dit, ce pauvre gars : « L’amour que je vous porte, Marcelline, n’est pas céleste ! C’est un amour vulgaire, je n’aime que votre corps…pas votre âme ! Notre amour ne sera jamais platonique !... Adieu, Marcelline, c’est mieux comma ça ! » Oh non, il laisse le bouquet sur la table et il se barre… et elle, voilà qu’elle l’implore : « Saturnin, je vous aime ! Revenez ! » Il est déjà partit… Elle fond en larme, tous les clients la regardent… La patronne vient la consoler… Qu’est-ce qu’elle dit la petite dame ? Rien, elle dit plus rien.