N'est pas Talion qui veut
Le juge est un homme gras, saillant et non moins grasseyant… Ses cheveux sont d’un blond gris et maussade, avec quelques éclats aux teintes platines de temps en temps, qui s’effilochent le long de sa vertigineuse raie sur le côté… Son nez est fier et pointu, il paraît avoir été conçu par le Dédain lui-même : étudié pour toiser avec le plus d’arrogance possible, agencé pour exprimer toujours le snobisme le plus insolent, travaillé pour provoquer crainte et répulsion chez le spectateur attentif… Ses yeux semblent tout aussi méprisamment blasés, ennuyeusement flapis, tristement haineux : sourcils démesurément surpris, toujours jetés en l’air en une arcade bombée haut sur le front, mais qui n’en tirent pas vers eux des paupières obstinément lassées, et qui se tiennent constamment au milieu d’yeux qu’elles tiennent toujours semi-ouverts, en s’arrêtant juste au centre de la pupille, dont on ne distingue que le sombre demi-cercle… Sa bouche forme toujours un détestable sourire renversé, qui semble dire : « Mais enfin qu’est-ce qu’il me veut ce gros nul ? » Le juge est un homme sévère… Qui interprète durement et fidèlement la loi… surtout celle, formelle et non moins célèbre, qui dit depuis l’aube la plus lointaine de la vieille humanité : « Tout personne qui en tuera volontairement une autre aura la tête tranchée ! »
Le bourreau est un homme grand, courbé, il semble fatigué, épuisé, presque cassé par une vie difficile… il a des cheveux courts, mal coiffés, qui se crispent les uns autours des autres, sur un crâne blanc aux circonvolutions osseuses complexes… Sa figure semble avoir été modelée par le malheur, la tristesse lui a creusé des sillons sur un faciès qui ferait rêver n’importe quel portraitiste soucieux de représenter le chagrin… C’est un homme avec un nez aquilin, mais efflanqué et tordu vers la droite… Il a des yeux vitreux, très blancs et qu’on dit de chiens battus… son menton est pointu, s’allongeant tristement vers le bas, comme la décadence, et bien sûr, recouvert d’une fine barbiche mal entretenue… C’est un homme qui ne devrait pas être comme ça… C’est un homme qui devrait être propre sur lui… Mais bon, il a toujours bien fait le travail… Au fond, c’est lui qui exécute la loi : « toute personne qui en tuera volontairement une autre aura la tête tranchée… »
Le condamné est un jeune homme, beau, fier et élégant, qui souffre depuis quelques, jours… Son visage est fait pour le sourire, ses yeux pour la séduction, ses lèvres pour le baiser, et pour la déclamation passionnée de quelque texte dramaturgique… Sa passion, c’est la beauté : il aime les femmes, la nature, l’art, la littérature… Il a une coiffure qui exprime la fougue et l’espoir, avec des cheveux scintillants de brillance et de légèreté onduleuse… ses mains sont fines, presque féminines, elles aiment la création, la forte poigne et le toucher le plus doux et caressant… Mais on l’accuse d’avoir tué, il n’en est rien… Depuis quelque temps, il est devenu blanc… Son cou semble être celui d’une fille malade…il va être coupé en deux… par le bourreau, qui avant tout chose, dit solennellement : « Toute personne qui en tuera volontairement une autre aura la tête tranché ! » Il réfléchit à ce qui vient de dire, il regarde le juge.... il hausse les épaules… et il ne tut pas le condamné…